Pitch

Fragments de voyages en Bolivie par un apprenti linguiste étudiant la langue des Siriono.

mardi 9 août 2011

Reculturation

Voici le dernier article d'une série de trois, qui parle des Sirionos en usant d'une approche un peu critique, presque anthropologique, si je savais ce que c'était. Le premier parlait de joie de vivre, le second de consommation et cette fois je compte vous parler de la culture des Sirionos en abordant leur sens de la fête et leur sens de l'hygiène !
Un arbre à poules, avec un chouette coucher de soleil
La fête en ce moment est celle de la fondation du village, à mon avis la raison de la perte de leur culture. Pour eux ce fut une opportunité pour échapper au travail dans les élevages de la région qui s'apparentait à de l'esclavage. Il me semble que c'était un choix entre vendre leur force de travail et leur santé ou vendre leurs âmes, croyances et histoires. L'un comme l'autre étaient négatifs et ils ont peut-être choisis le moins pire, je ne saurais le dire. Reste qu'ils ont perdu beaucoup et ont subie ce que les anthropologues appellent une déculturation. Ils se sont alors rabattus sur la culture qu'on leur proposait en échange, celle des missionnaires de l’Église Quadrangulaire et celle de la civilisation espagnol. Rien dans leurs fêtes traditionnelles n'est traditionnel. La musique, dont j'ai déjà parlé hier, vient de la ville mais pas des Sirionos eux mêmes, mais tous semblent connaître les paroles par cœur tant se sont devenus des classiques pour eux. Pas de danse spécifique pour la musique sinon un trémoussement et de vague pas plutôt en rythme. Il existe une danse siriono mais elle n'est plus que cérémoniale aujourd'hui et j'en parlerais une autre fois. J'ai déjà parlé de la consommation d'alcool alors je n'y reviendrais pas, sinon pour noter que c'est un élément important de la fête.

La consommation de tabac pourrait être un fait traditionnel, les Sirionos d'antan connaissant le tabac et le consommant, mais ce n'est plus le cas, les quelques fumeurs achetant des paquets d'industrielles. Le contact humain dans ces soirées est complètement secondaire, ce qui importe c'est que les jeunes invitent des jeunes du sexe opposé à venir danser, même si ils sont d'abord entraînés sur la piste de danse par leurs aînés. Car oui, il y a des gens de tous âges. Ce brassage intergénérationnel est permis par la base culturelle commune, mais exclu cependant les jeunes enfants qui sont laissés livrés à eux-mêmes aux quatre coins du village.


Vous saviez que les mangues poussaient si haut ?

Le reste de la fête s'étant étalée sur quatre jours a été notamment animée par trois mariages dont un dans la nouvelle église construite exprès pour ça, youpi. J'avoue ne pas pouvoir en dire grand chose, n'y ayant sciemment pas assisté. Pas de jeux, sinon le football. Pas d'activités de groupes pour des enfants qui jouent à une sorte de baseball-cricket ou la balle roule au sol ou vont s'amasser devant des téléviseurs diffusant des navets américains ou japonais. Pas de jeux de cartes ou de dés. Pas non plus de pétanque ou de lancé de disque. Pas de tournois amicaux donc, ce qui était bien dommage.

Mais il y a bien eu un jeu social, si on peut dire. Depuis quelques jours ils avaient construits un choral en bois pour y lâcher des taureaux. Je suis resté un bon moment pour voir à quel point leur jeu était sadique. Il ne consistait pas à tuer l'animal comme je l'ai cru d'abord. Il restait contrôlé par deux hommes à cheval, à l'extérieur de l'arène et, me sembla-t-il, extérieurs au village. Ils l'amenaient contre un bord puis un homme fixait autour du corps de l'animal une lanière et alpaguait les jeunes pour qu'ils viennent montrer leur bravoure en restant sur la bête le maximum de temps. Une fois la première bête épuisée, il la faisait sortir pour se faire peur avec une autre. Ce n'est qu'après un moment qu'est entré le taureau, auparavant c'était des vaches, je crois. Quoi qu'il en soit, c'était un jeu stupide et vain. Beaucoup d'énergie dépensée pour construire cette arène qui ne servira qu'une journée, à et faire souffrir de pauvres bêtes. Et aucune idée de collaboration ou de collectif dans ces démonstrations de stupidité.

Il y aurait aussi dû y avoir un combat de coq, mais je ne sais pas si je l'ai manqué ou si la pluie l'a annulé. Ces jeux avec les animaux sont loin d'être des activités traditionnelles pour ces gens qui se présentent comme d'ancien sauvages vivant dans la nature. C'est un mépris de l'animal assez étonnant pour ces descendants de sauvages. Mais c'est peut-être aussi parce qu'ils n'utilisent  pas les bœufs comme animal de trait qu'ils l'estime aussi peu. Cette absence de jeux collectifs (autre que le foot) est un peu triste, de même que leur rapport à l'animal et à la nature.

Le mot pour papillon en siriono c'est ana-ana
L'autre sujet dont je voulais parler dans cet article va dans le même sens. L'idée de polluer leur environnement est totalement étrangère aux Sirionos, qui jettent sans un regard tout ce qu'ils ne veulent pas, que ce soit pour les animaux ou qu'il faille le pousser plus loin à un autre moment. Les gens ne se préoccupent pas des sacs en plastique ou des carcasses de vélo qui traînent et avec lesquels les enfants jouent naturellement. Le fait de cracher par terre n'est pas sanctionné socialement, quelque soit l'endroit, même à table, sur le sol de la pièce à vivre. Et bien qu'il y ai plusieurs fosses pour les excréments, les gens vont uriner où bon leur semble, parfois très près de la maison, parfois un peu plus loin. Comme le font les animaux qui se baladent librement dans les maisons.

Les Sirionos ne respectent pas leur environnement et n'ont pas de notion de la pérennité. Ils battissent des maisons mais ne les entretiennent pas, changeant lorsqu'elles sont abîmées ou ajoutant des bâches plutôt que de les réparer. Ils ont plus ou moins la même conception des choses pour les vêtements, qu'ils font sécher sur du fil de fer barbelé. La pollution du sol et la dégradation progressive de leur lieu de vie semble ne pas leur importer le moins du monde. Mais modérons un peu ces élans négatifs dans un autre moment d'écriture en notant que ces observations proviennent d'un européen à qui on a rabâché tout ça cents fois et qui écrit donc avec tout son surmoi derrière-lui. De même pour les gens qui liront. Considérez donc que tout ça pourrait ne pas vous choquer du tout, si vous aviez eu une autre éducation.

Par ailleurs, si l'apport de déchet alimentaire vient bien de la société moderne, le peu de considération pour l'entretien de l'habitat est peut-être un résidu culturel. En effet, les Sirionos d'antan, vivant en semi-nomade, construisaient des cabanes pour leur famille et les abandonnaient lorsqu'elles étaient trop insalubre, ne cherchant nullement à les entretenir. Le récit qu'en fait l'anthropologue Holmberg dans les années 50 explique en outre qu'ils bâtissaient collectivement la maison mais qu'il revenait à chacun de couvrir sa couche, et qu'ils n'en prévoyaient pas pour ceux qui n'étaient pas là au moment de la construction, qui devaient ensuite agrandir la maison commune. Une information intéressante qui montre la pensée très individualiste qui gouvernait les Sirionos et qui ne les prédisposaient pas à un respect de la nature. Le développement d'objets manufacturés finissant en déchets non-éliminable a ensuite fait le reste, transformant les Sirionos en d'impressionnant pollueurs.
Pour finir; un oiseau que j'essaye de photographier depuis une semaine
Ces deux aspects rejoignent ce que j'ai développé dans les autres articles pour présenter un groupe dont les valeurs morales sont emprunte du pire de la civilisation occidentale et ont effacées presque complètement les habitudes et comportement culturels. Les choses qui restent de l'existence passées sont très mineures et peu considérées socialement, comme les recettes de cuisine ou l'artisanat, totalement délaissé aujourd'hui.

A travers ces trois articles j'ai voulu vous présenter la culture des Sirionos modernes. Elle n'est pas particulièrement exotique mais elle illustre les pires facettes de la culture occidentale et permet ainsi un retour sur nos choix sociaux et nos façons de vivre.

1 commentaire:

  1. GASPARINI PHILIPPE13 août 2011 à 04:32:00

    Tres tres interessant. Il semble que les aspects negatifs l emportent, sur lesquels tu n as aucune prise. Pourras tu les supporter lors de prochains sejours? Ta mission de sauvetage linguistique suffira t elle a donner du sens ?
    Philippe

    RépondreSupprimer