Pitch

Fragments de voyages en Bolivie par un apprenti linguiste étudiant la langue des Siriono.

lundi 9 novembre 2015

Rendus à la communauté


Cette année, j’ai seulement publié quatre articles sur ce blog, car je me suis concentré sur mon boulot et que je n’ai fait que peu de sorties. Mon travail au village était de la même nature que les années précédentes, c’est-à-dire que j’étudiais la grammaire de la langue afin d’être en mesure de décrire précisément le fonctionnement de chaque élément grammatical. Sauf qu’en plus de ça, j’ai terminé ce que j’avais laissé en suspens. Je n’ai pas tout terminé, bien sûr, mais j’ai réussis à achever ce que je souhaitais.
C'est l'heure du jugement. Ici les professeurs d'Ibiato.

Commençons par ce que je n’ai pas terminé. J’ai filmé quatre nouvelles personnes cette année et deux des personnes qui avaient participé aux enregistrements sont morts, j'en avais déjà un peu parlé dans un autre article. J’ai dépassé les 27 heures de vidéos et les vingt participants. Sauf que toutes les vidéos sont des épreuves de tournages, des rushs, des brouillons. J’ai gravé des dvd avec les copies des enregistrements mais je n’ai fait aucun montage ni mise en forme. J’espérais transformer au moins quelques vidéos pour faire un bout de documentaire, mais je n’en ai pas eu le temps. Le montage vidéo est quelque chose qui m’intéresse mais pour lequel je n’ai pas de formation, et donc qui me prend un temps fou. Donc, pas de vidéos. Avis aux amateurs, si ça branche quelqu’un, je veux bien partager mes enregistrements pour arriver à faire quelque chose de diffusable.
Le fruit de mon travail, des fruits, dont je ne connais pas le nom.

Les instituteurs du village d’Ibiato suivent maintenant des cours de siriono chaque mardi après-midi, car le gouvernement impose à chaque fonctionnaire la maîtrise d’une seconde langue nationale. Les cours sont assurés par Hernan, qui n’est pas très bon locuteur et pas du tout pédagogue. J’ai assisté à quelques cours et quand je me suis finalement décidé à participer à la formation, les instits ont trouvé des prétextes pour ne pas venir, comme des jours fériés qui débutent dès la veille ou des formations en ville. J’aurai aimé pouvoir davantage transmettre ce que j’ai appris et participer à la formation des instits, mais ça restera la tache de mon collègue de boulot, Victor Hugo, s’il finit par se décider à enseigner.
D'autres fruits, que je connais mais qui ne sont pas comestibles.

Je n’ai pas pu poursuivre l’étude des arbres et des plantes naturelles, alors que c’est un thème intéressant. Quand j’ai essayé, il s’est avéré que mon collègue ne connaissait pas si bien le sujet et nous n’avons pas réussis à organiser de collecte de données plus large. C’était la saison du fruit typique des sirionos, le turumburɨ, et je n’en ai pas mangé un seul. J’ai insisté d’innombrables fois pour qu’ils m’en ramènent ou que j’aille avec eux en chercher mais ce fut peine perdue. Je voulais ramener un fruit et une plante au centre botanique de Trinidad pour qu’ils identifient la plante. Comme ce n’est pas fait, elle restera comme traduite en espagnol turumburi.
Ça, ce sont des turumburis, mais c'est un extrait d'un documentaire, je n'en ai pas filmé moi même.

Voilà pour ce que je n’ai pas fait. Je ne suis pas resté les bras ballants pour autant. Si je n’ai pas fait tout ça, c’est parce que je me suis concentré sur trois choses : le matériel scolaire, le dictionnaire de la langue et la grammaire de la langue. J’ai débuté par le matériel, car c’est quelque chose de concret et qui était déjà presque terminé l’année dernière. Je les avais d’ailleurs présenté à l’issus de mon étude l’an dernier. Il s’agit de trois livrets avec des animaux et d’une affiche avec des fruits exotiques et leurs noms dans les deux langues. Il nous restait principalement à vérifier les noms et à ajouter des exemples pour les noms des oiseaux. Nous avons fait ça entre deux autres activités plus compliquées avec Victor Hugo.
Une page du livret sur les oiseaux, avec une buse roussâtre et une buse couronnée.

Une fois la révision terminée, j’ai imprimé les trois livrets et nous avons procédé à une nouvelle révision, document en main. Nous avons ensuite invité les locuteurs à un atelier sur la langue afin de réviser le matériel. Ce fut compliqué à organiser et finalement le taxi qui devait ramener les gens de Ngirai, l’autre village siriono, n’est pas venu et j’ai dû commissionner des motos pour aller les chercher. Nous avons d’abord discuté du dictionnaire et de plusieurs points spécifiques sur lesquels je voulais attirer leur attention, puis nous avons révisé le matériel afin qu’ils pointent les quelques erreurs restantes. Peu de choses à changer finalement, mais quand même un nom de rapace qui était plus traditionnel que celui que nous avions noté et qui était Aruka, un nom que je trouve assez classe.
Un extrait de l'atelier, pendant une explication sans doute très compliquée.

L’atelier s’est terminé tard, et il a été suivis d’un repas avec du riz et du poulet, puis du gâteau préparé par mon hôte. Nous avons regardé ensemble les deux documentaires que j’ai sur les Siriono et j’ai enfin pu me reposer. Le lendemain nous avons révisé les changements indiqués puis le surlendemain je suis allé à Trinidad pour déposer les livrets à imprimer. Je suis retourné dans une échoppe où j’étais déjà allé et où j’avais bien discuté avec les deux personnes y travaillant. J’ai négocié le prix pour en imprimer une centaine d’exemplaires de chaque livret. Coût à l’unité : environ 13 bolivianos, 1,5 euros. Je suis également allé à un atelier graphique à l’autre bout de la ville pour faire des grandes affiches avec les fruits de la forêt. C’est bien tombé, le jour suivant c’était le jour mondial de l’arbre (1e octobre) et j’ai pu offrir à l’école l’affiche.
L'instituteur bilingue de l'école en train de regarder d'un œil critique mon travail.

Le travail sur le dictionnaire était bien plus compliqué que ça. Nous n’avons pas seulement révisé les entrées une à une mais il a fallu démêler des systèmes de la langue qui se reflète dans le lexique, et notamment les flexions verbales. Il est bien évident qu’un dictionnaire de français imprimé n’indiquera pas toutes les formes que peut prendre un verbe, par manque de place et par le fait qu’il soit logiquement possible de les générer à partir de règles grammaticales. C’est un peu différent pour le siriono, car les verbes n’ont généralement que deux formes, mais parfois trois ou quatre et pour des raisons différentes. Il m’a paru indispensable d’avoir des entrées séparées dans le dictionnaire pour les formes secondaires des verbes. Oui, mais ça implique de décider quelle est la forme première et comment les verbes se transforme, et donc de comprendre la syntaxe de la langue.
Un extrait de la base de données, avec à droite l'entrée reko qui se conjugue kereko, rereko et ndeko (mais il y a peut-être un préfixe dont le sens m'échappe encore un peu).

La syntaxe étant mon sujet d’intérêt principal, nous avons donc navigué sans cesse entre le dictionnaire en propre et l’introduction grammaticale. Conçue pour être synthétique et brève, ce qui a fini par former neuf pages a été pour moi une manière de balayer l’ensemble de la grammaire et d’être sûr de n’avoir rien oublié. La grammaire d’une langue ne peut pas être résumée en moins de dix pages et elle n’est pas très explicite dans l’état. Il s’agit davantage d’un dictionnaire structuré des éléments grammaticaux, avec des brèves descriptions de leurs fonctions. Quand nous avons eu presque finis, nous nous sommes remis à l’étude des nouveaux enregistrements pour traquer les structures manquantes et nous avons eu quelques joies en découvrant puis en comprenant de nouvelles formes de la langue. J’ai aussi pu profiter d’une brève présentation grammaticale publiée récemment dans un joli volume Lenguas de Bolivia tome 3, que j’attendais depuis des années. La partie sur le siriono a été écrite par un linguiste de renom qui a tenté de faire du terrain à un moment de sa carrière et qui n’a pas trop apprécié l’expérience. Il m’avait soutenu au début de mon projet pour obtenir la bourse qui a financé mon projet. Il avait surtout synthétisé les travaux antérieurs et ça m’a permis d’être plus exhaustif dans mes analyses et d’intégrer des choses que je n’avais pas eu la chance d’observer.
Un extrait de l'introduction grammaticale.

Je vais détailler un peu les problèmes que j’ai soulevés lors de l’atelier de révision, à propos du dictionnaire. Plusieurs classes de mot en siriono ne peuvent pas être utilisées en isolation, il est nécessaire de mettre un préfixe qui indique à quoi se réfère le mot. Il y a notamment une classe de verbes d’états, qui correspondraient à des adjectifs en français, comme e-kasu ‘il est grand’. L’éducation qu’ont reçu les Sirionos les ont convaincu qu’il est nécessaire de toujours exprimer ces mots avec le préfixe de troisième personne, alors que je ne suis pas convaincu que mentalement ces mots soient mémorisés de cette façon-là. Le problème c’est la façon de représenter ces mots dans le dictionnaire. Ils forment près d’un tiers des mots et il fallait décider s’ils allaient entrer à la lettre E ou à la lettre suivante (K pour l’exemple e-kasu). Personnellement, j’étais convaincu qu’il était plus utile de les trouver à la lettre suivante car ils apparaissent dans des phrases bien plus souvent sans la voyelle initiale mais ça choquait profondément les plus fervent élèves qui considéraient que la racine seule n’avait aucun sens. Ce serait pour eux comme d’indiquer les verbes sans aucune terminaison : chant, dorm, voul,…
La discussion s’est un peu échauffé et deux clans se sont clairement démarqués, et les locuteurs qui maitrisent le plus la langue et qui étaient plus âgés étaient d’accord avec moi tandis que les autres préféraient saturer la lettre E. J’ai finalement trouvé une sorte de consensus le lendemain en bidouillant mon logiciel pour que les mots apparaissent avec la voyelle initiale mais soient catégorisés sous la lettre suivante. Ainsi, l’information de la nécessité de préfixer les mots quand ils sont hors d’une phrase apparaît clairement, et pas seulement avec l’indication de la classe grammaticale du mot.
Un extrait du dictionnaire pour illustrer le problème du préfixe e-

Un autre problème a été de savoir si la lettre Y est partie de l’alphabet siriono. Dans certaines positions dans les mots, quand une voyelle i n’est pas accentuée, elle est prononcée comme un y, de la même façon en siriono qu’en français. On pourrait donc presque se passer de la lettre et savoir qu’il faut adapter la prononciation de la voyelle. Le presque tient au fait que ce nouveau son est traité comme une consonne dans la langue, et non plus comme une voyelle, mais j’avais très peu d’exemples et donc d’arguments pour défendre cette lettre. Je m’en suis remis aux locuteurs et ils ont préférés la garder. La supprimer aurait pu permettre de la libérer pour qu’elle soit éventuellement utilisée à la place du ɨ, une lettre rare dans le monde et qui pose un joli problème quand elle est nasalisée, car ɨ̈ (i barré tréma) n’existe pas dans la base de caractères UNICODE et doit forcément être composée de deux caractères distincts. De fait, elle est mal affichée avec la plupart des polices d’écritures et il est même impossible de l’écrire sur un ancien ordinateur. Dans l’idée, c’est à la technique de s’adapter aux langues et pas l’inverse, mais dans la pratique, l’intégration du caractère va peut-être prendre deux ans, vu qu’il est utilisé par une poignée de langues dans le monde (à ma connaissance : siriono et guarayu) et va freiner l’écriture de la langue sur un ordinateur. Nous sommes cependant restés avec ce problème et j’aurai à le gérer à l’avenir.
L'alphabet siriono.

Le document final fait 111 pages, avec une couverture et un dos en couleur et plusieurs parties qui en font un document hybride. J’ai déjà parlé de l’introduction grammaticale, qui n’avait pas besoin d’être aussi détaillée pour un dictionnaire. Il y a également six pages de thésaurus, c’est-à-dire de vocabulaire classifié avec des thèmes comme les couleurs, les objets de la maison, la cuisson au feu de bois, la pêche, etc. Il y a également une liste bibliographique de toutes les publications sur les Sirionos. Le dictionnaire en lui-même propose des traductions du siriono à l’espagnol et à l’anglais d’abord puis des entrées en espagnol vers le siriono. Ce n’est pas un dictionnaire avec des définitions bien rédigées et qui permettent d’entrer dans la culture et la façon de voir le monde des sirionos, c’est une liste de traductions, pour environ 1560 mots. Une poignée présentent des exemples, mais vraiment trop peu. De nombreux mots d’animaux et de plantes présentent cependant le nom scientifique qui permet de les identifier précisément. Enfin, le document se termine avec une page pleine de photos des gens qui ont participé à l’élaboration du dictionnaire, dont cinq personnes qui sont mortes depuis.
Un extrait du thésaurus avec les noms de plantes.

L’impression du dictionnaire fut toute une aventure, même une fois celui-ci écrit dans son intégralité. J’ai passé plusieurs soirées à peaufiner le document jusque tard dans la nuit. Afin d’arriver à quelque chose qui soit un peu sympathique, j’ai mis une jolie photo en couverture, des photos de papillons et j’ai invité mon ami éternel Mortis Ghost à proposer une illustration qu’il a réalisé avec son panache légendaire. Une fois en ville, je souhaitais imprimer le dictionnaire sous une forme un peu jolie, mais je tenais à ce que ce soit imprimé à Trinidad même, localement, et pas dans une autre grande ville de Bolivie. J’ai donc cherché longuement jusqu’à me rendre aux presses du journal du département, La Palabra del Beni. Nous avons discuté dans les détails avec le chargé de communication et il m’a établi un devis pour 200 exemplaires ou 500 exemplaires. Pour une somme comme pour l’autre, j’étais bien au-delà de la somme restante dans ma bourse. Je n’ai pas dépensé avec excès, mais j’ai travaillé davantage que prévu et le taux de change euro-boliviano a évolué en ma défaveur depuis le début du projet. Je me suis donc retrouvé à payer de ma poche l’impression des dictionnaires. Il semble néanmoins que mon laboratoire de recherche puisse me rembourser éventuellement une partie des frais.
L'imprimante rotative du journal La Palabra del Beni.

J’ai déposé le document puis suis revenu plus tard dans la journée pour vérifier la mise en page. Le technicien était bien content du résultat sur InDesign qu’il avait fait à partir du pdf que je lui avais donné et moi aussi. Le document était prêt à être imprimé et relié. Tout était prêt à l’impression le lundi et je devais récupérer les documents le jeudi ou au pire le vendredi pour les remettre à la communauté durant le weekend et partir de Trinidad le lundi. Manque de pot, le mercredi c’était férié à cause de la Vierge de Loreto, et ils ont même fermé à partir de la veille à mi-journée. En plus, une seule personne était disponible pour faire tourner les presses et les impressions régulières du journal l’avait gardé occupé jusque-là. J’ai longuement discuté avec le chargé de communication qui était tout embêté et m’a proposé d’en imprimer d’abord quelques exemplaires pour que je puisse l’avoir en main le lundi avant de partir. Je lui ai dit que ça me convenait, que j’avais vraiment besoin d’emporter une dizaine d’exemplaires pour les laisser à différents endroits, et pour offrir aux collègues que j’allais rencontrer à Santa Cruz lors d’une conférence. Oui, cette semaine j’ai également participé à une conférence ou j’ai parlé à des historiens, anthropologues et archéologues, et c’était assez bizarre. Mais leurs conférences étaient intéressantes et j’ai acquis un énorme tas de bouquins à cette occasion.
Les couvertures imprimées et prêtes à être collées avec les textes empilés.

Heureusement, les livrets ont pu être terminés par toute l’équipe de l’échoppe où je les avais déposés. J’ai donc récupéré quatre énormes cartons et j’ai pu passer dans chaque maison pour distribuer les livrets et promettre qu’ils allaient recevoir les dictionnaires bientôt. J’ai aussi présenté le projet que j’ai pour revenir l’année prochaine, que je vous expliquerai une prochaine fois, car ce texte est déjà très long.
Les livrets avec les animaux prêts à être distribués.

Nous n’avons pas vraiment fêté mon départ du village, et malgré les cadeaux que j’ai faits dans chaque maison du village, je n’en ai pas reçu en retour. J’ai reçu énormément de remerciement et de reconnaissance, et Victor Hugo était tout heureux de recevoir des retours positifs de tout le monde. Nous sommes arrivés à écouler tout le stock et plusieurs personnes réclamaient encore. Je n’ai pas pu en imprimer plus, mais j’ai laissé des copies sur plusieurs clés usb. Je suis favorable à la copie et à la reproduction sans limite du document. Je n’ai pas de droits d’auteurs dessus car je ne me considère pas légitime à revendiquer une langue, malgré le travail évident que j’ai produit sur le document. Tout est donc publié sous licence Creative Commons, librement copiable, modifiable et reproductible.
Aperçu de la page de Commons où se trouvent tous les documents.

Nous arrivons donc à lundi et c’est par ce jour-là que je vais terminer ce long texte. Je me rends en ville avec Victor Hugo et sa femme ainsi que le pasteur et son épouse. Nous allons manger tous ensemble du poisson puis nous sommes obligés de passer à l’hôpital car la mère du pasteur vient d’être ramenée d’urgence du village à cause d’une crise cardiaque. Elle s’en est remise et a pu retourner au village le soir même. Je suis ensuite passé à l’échoppe saluer la responsable que je n’avais pas pu croiser et qui m’a remis les originaux qu’ils avaient utilisés pour faire les copies, et qui étaient compris dans le prix. J’ai pu, joyeusement, imprimer un exemplaire de plus des poissons puis aller jusqu’au musée ichtyocolle de Trinidad pour l’offrir au directeur de l’établissement. Il m’a offert en remerciement un livre qu’il a écrit sur deux espèces locales. De façon amusante, la langue espagnole ne dispose que d’un nom pour ce poisson alors que les sirionos en ont deux, car ils différencient les deux espèces. Comme quoi, la connaissance locale c’est utile.
Les deux pages du livret côte à côte. On voit bien la différence, non ?

Je suis allé ensuite à l’imprimerie pour voir où en étaient les dictionnaires et…ils n’étaient pas prêt. Je m’y attendais un peu, mais j’ai pu voir leur fabrication et c’était très intéressant. J’ai remercié la personne qui se chargeait seule d’imprimer toutes les couches de couleurs sur les couvertures puis les assemblaient avec les livrets. Le jeune chargé de communication s’est à nouveau excusé puis il m’a dit que dix exemplaires seraient prêts comme prévus, mais plutôt vers 7h du soir. J’allais quitter la ville vers 9h, donc il m’a proposé de venir me rejoindre à l’endroit où je serai à ce moment-là pour me les remettre en main propre. Je suis retourné à l’endroit d’où partent les Sirionos pour le village et j’ai retrouvé le pasteur, Victor Hugo et leur deux femmes. Ce fut un grand moment d’émotion que de voir arriver le messager transportant le dictionnaire que j’ai bien crains de ne pouvoir tenir en main avant de partir. Les couvertures étaient encore humides mais l’objet était là. Nous étions tous très émus et avons bien remerciés le jeune chargé de communication qui s’était bien démené dans l’histoire.
Et voilà le dictionnaire terminé, avec sa couverture à droite et la quatrième de couverture à gauche.

Nous sommes allés jusqu’au terminal de bus avec Victor Hugo et sa femme car ils devaient voyager à Santa Cruz avec moi. Nous avons croisé par hasard l’ouvrier de l’imprimerie, et mon collègue a pu le saluer et le remercier vivement. Finalement, Victor Hugo s’est démotivé et il a préféré rester pour aller récupérer de l’argent que quelqu’un lui devait. Fort heureusement, deux de mes collègues linguistes sont arrivées et nous avions achetés nos tickets dans le même bus, complétement par hasard ! Nous nous sommes installés puis je suis allé à leur niveau discuter un moment avant de revenir à mon siège qui était tout à l’avant du bus, à l’étage, avec la vue panoramique sur la route qui défile. Je me suis endormi tout content et réveillé un peu plus tard en réalisant que je n’avais plus mon téléphone portable. Le temps de retourner à l’autre siège où j’étais plus tôt, il avait disparu. Tant pis, il fallait que je me concentre sur la conférence et de toute façon, à chaque fois qu’ils m’appellent c’est pour me réclamer de l’argent. Mais du coup, je n’ai pas pu revoir Victor Hugo et lui dire vraiment au revoir.
Retour à Lyon, première vision nocturne.

C’est ainsi que s’est terminé l’aventure, et les dictionnaires ont été distribués au village en mon absence. De mon côté, j’ai profité des derniers jours après la conférence pour sortir un peu et passer des moments agréables avec mes collègues et avec les gens de l’auberge de jeunesse où je suis. Je pars et ce projet est terminé. Je vais maintenant me concentrer sur ma thèse et l’achever. Quelle conclusion ? Quels sentiments sur tout ça ? Quel futur ? Tout ça sera l’objet d’un autre message que je posterai en décembre sur ce blog ! Merci de m’avoir lu, c’était bien long cette fois ! Pour vous récompenser, un portrait en gros plan !
Merci à Swintha pour la photo et la sortie aux Alacitas avec Fede et Lena ! Coucou à vous et à mes lecteurs fidèles !

jeudi 24 septembre 2015

Connaître les limites

 Je vous propose aujourd’hui un récit d’une petite aventure qui m’est arrivée il y a une dizaine de jours. J’ai voulu l’écrire avant mais je n’ai pu trouver le temps de m’y consacrer. Voici donc un petit récit plus ancré dans le descriptif que dans l’analytique pour une fois. 
Un nouveau tour dans la jungle !
Je me réveille un vendredi matin vers 7h30 comme les autres jours et prends mon petit déjeuner avec Fernando et Layou, la famille qui m’héberge. J’ai dû tarder un peu, les enfants sont déjà partis à l’école. Ce jour-là, les agriculteurs n’étaient pas là. Deux types extérieurs au village qui se relaient pour manœuvrer un tracteur 24h chacun, du matin jusqu’au lendemain matin. Un jour sur deux ils bossent, l’autre ils dorment ou glandent. Ils occupent la chambre à côté de la mienne, la troisième étant occupée par la cuisinière d’un groupe de travailleurs qui ne sont quasiment jamais là. Je mange quelques petits pains secs de la veille avec du fromage ou de la confiture, en buvant du thé à la fleur d’hibiscus que j’ai trouvé en ville. Le corregidor de la communauté vient nous saluer puis il vient s’adresser directement à moi. Je le connais depuis la première année mais ce n’est que récemment qu’il a pris ce poste, auparavant c’était mon collègue de boulot Victor Hugo qui l’avait. C’est le père du gamin qui m’avait demandé d’être le parrain de son bac, si vous vous souvenez de cette histoire d’anneaux.
Le voici qui marche fièrement avec sa casquette rouge. A gauche de la photo, Victor Hugo.
Il m’invite à aller avec la commission qui va aller contrôler la position des marqueurs de limite du territoire indigène siriono. Un technicien de l’institut de réforme agraire est là avec son GPS et tout un groupe va aller avec lui, pour profiter du camion de la communauté. Les points litigieux sont ceux qui forment la limite avec Suiza, la ferme où j’étais déjà allé la semaine précédente. Je ne suis pas très motivé, car je sais qu’ils vont être en désaccord et que ça pourrait mal tourner. Le fermier mord sur le territoire depuis des années et il va falloir le faire déplacer ses barbelés de plusieurs mètres. J’accepte finalement d’aller avec eux et je me prépare rapidement afin d’avoir une place à l’arrière du camion.
Voici le camion, et c'est une photo que j'ai pris la semaine d'avant, en vrai.
Une fois assis dans le grand conteneur en bois du camion, je discute avec mes voisines qui me disent que tout le monde part pour passer la nuit là-bas, et que certains iront aller débusquer de la tortue pour approvisionner les autres. Je n’ai pas envie d’y rester pour la nuit et je redescends du camion pour aller discuter avec Fernando. Il me dit qu’il nous rejoindra un peu plus tard avec sa moto et qu’il pourra me ramener à la fin du jour. Layou me tend un sac avec deux pommes que j’avais acheté quelques jours avant et complétement oublié dans le frigo, ainsi qu’une autre bouteille d’eau congelée. Je remonte dans le camion, mais c’est trop tard, il n’y a plus de place assise et je me retrouve au milieu, debout, accroché à la poutre qui traverse le container en longueur. Le camion se met en route lentement, d’autres gens l’arrêtent pour monter et nous sommes finalement une bonne cinquantaine entassés à l’arrière du camion. Ma voisine m’offre un peu de place dans sa thermos pour mettre mes pommes et ma bouteille, puis me propose de m’asseoir dessus. Je m’installe de mon mieux et me prépare pour les quarante minutes de piste avec secousses et poussière. Le technicien est assis pas loin de moi et il regarde les gamins qui sont installés sur le toit de la cabine. Dès que l’on passe trop proche d’un arbre, ils sont obligés de se pencher en arrière pour éviter les branches en poussant des hurlements de peur. Nous avançons cahin-caha sur un chemin que je connais déjà et qui me semble bien long.
Une vue du ciel, parce que je n'ai pas pris de photos dans le camion.
Après une demie heure et alors que nous approchons, le temps change et le ciel se couvre. Une vieille femme répète des imprécations pour que la pluie passe plus loin et que nous arrivions secs. Nous sommes assis sur des sacs de riz et de sel, s’il pleut, tout risque d’être perdu. Je commence à réaliser que la journée ne va pas être simple. Je ramasse mon sac sous mes jambes et la pluie arrive. Rapidement un voisin sort une bâche et la tend au-dessus de nous. Elle n’est pas assez grande et couvre à peine de la cabine jusqu’à moi. De l’autre côté, une nappe en plastique sert de protection et au milieu, les gens s’activent pour tenter de protéger le riz et les couvertures prévues pour la nuit. Je me reçois un sac dans la figure mais à part ça, je m’en tire bien. Le camion s’arrête pour éviter de s’embourber et nous attendons ainsi un petit quart d’heure.
Une photo prise plus tard, mais que je mets là pour l'attente dans le camion.
La pluie cesse finalement et quelques personnes partent en avant à pied pour aller voir ce qu’il en est du chemin. C’est une marre de boue. Je comprends rapidement que je ne pourrais pas rentrer pour la nuit et que ça va être la galère pour filmer. Il est hors de question pour moi de sortir ma caméra dans un climat humide. Je la dépose dans la cabine et regarde quelques personnes s’activer pour fixer la bâche avec des lianes. Un groupe d’hommes avec des fusils se répartissent des feuilles de cocas et discutent de la zone où ils vont aller chasser. Ils sont un peu refroidis par la pluie, et l’ambiance n’est pas guillerette. Fernando arrive avec son fils ainé, il ne pleuvait pas plus loin sur le chemin et ils ont juste une tente sans son double toit. Ils ne sont pas très enthousiastes non plus. Avec la pluie vient le vent du sud et va faire froid rapidement. Je n’ai pas pris de vêtements supplémentaires et la plupart des gens non plus. Il n’est pas question cependant de retourner en arrière.
Débarquement du camion.
Les gens partis en avant reviennent et nous disent que le fermier n’avait pas été prévenu de notre venue, ce qui n’est pas sympathique quand il s’agit de le bouter hors de ses terres pour respecter la loi. Nous pouvons cependant avancer jusqu’à sa ferme. Le camion glisse sur les derniers mètres jusqu’à se bloquer contre des poteaux à l’entrée du domaine. Je vais voir le campement un moment, sous le hangar du fermier, puis revient vers la maison où ils m’invitent à entrer pour m’installer dans un hamac. Une grande pièce avec des moustiquaires et deux hamacs. Je discute avec le technicien pour faire passer mon spleen et la fatigue que je ressens à anticiper la journée d’inaction et la nuit problématique à venir. Fernando m’offre de partager une assiette de riz avec du poulet, qu’il a ramené dans son sac à mon attention. Nous mangeons moroses. Il me dit que la pluie s’arrêtera bientôt et que nous pourrons sortir, mais qu’il n’est pas question de retourner au village pour l’instant, il faut attendre que l’eau s’infiltre dans le sol.
Premier campement dans le hangar du fermier.
Alors que la journée est bien avancée, je mange une pomme et entends que les gens s’apprêtent à aller au premier point pas trop loin. Je les suis et nous marchons dans la boue en direction d’une limite qui se trouve assez proche, à ce qu’ils me disent. Il ne pleut pas et le temps n’est pas trop menaçant alors j’ai emmené ma caméra. Nous marchons un peu plus d’un kilomètre sur la piste du fermier puis dans les herbes humides jusqu’au point qu’indique le GPS. Rien à cet emplacement, pas de pylône ni de socle en ciment. Nous sommes bien dans la propriété du fermier et ses barbelés sont loin. Nous marchons ensuite vers un autre point et traversons un chemin qui rentre dans la jungle. A peine cinq cents mètres et nous nous arrêtons pour planter un bâton et marquer l’emplacement. Le technicien explique à la ronde que son dispositif a une marge de deux mètres mais que c’est bien là. Nous sommes une bonne quarantaine et je filme l’ensemble en tentant de rendre ça intéressant.
A gauche le technicien, Angel, qui m'a offert plusieurs des photos qui suivent. Avec une chemise bleue, Fernando.
L’architecte du fermier nous rejoint pour s’enquérir de l’évolution des choses. Nous sommes sur le chemin et il explique que ça lui pose un problème qu’ils marquent les points sans faire les tracés. Sauf qu’il s’agit du boulot d’un géomètre et que ça coûte bien plus cher. Ils ne le feront donc pas et ça sera au fermier de retracer les distances entre les points. Il n’est pas très content mais plutôt calme. La nuit commence à tomber mais quelques personnes souhaitent marcher le long du chemin pour voir jusqu’où le fermier est entré dans leur territoire. GPS en main, nous marchons dans la pénombre humide jusqu’à un large portail en bois fermé par un cadenas. Le GPS indique 1 100 mètres. L’espace volé par le fermier est donc de plusieurs hectares. Nous revenons vers la ferme alors que la lumière décroit rapidement.
Vêtements d'expédition et caméra haut de gamme Canon XA-20.
Une fois arrivé, Fernando me dit que personne ne prévoit de retourner au village et son fils a peur de percuter un animal sur le chemin alors il ne veut pas faire la route seul. Ils vont planter leur tente et manger du riz et des conserves de poisson. Heureusement, le fermier et sa famille m’invitent à manger à leur table des soufflés au fromage. J’écoute la discussion avec intérêt et commence à comprendre dans quoi je me suis fourré. Lors de la délimitation officielle du territoire siriono, dans les années 90, ils ont revendiqué des terres qu’ils occupaient auparavant selon leurs dires mais qui étaient déjà utilisés par le fermier, enfin par son père à l’époque. Ils ont donc placés les points à l’intérieur du terrain du fermier. Ils ont ensuite permis au fermier de continuer à utiliser ce coin de terrain car il n’est pas inondé en saison des pluies et très utile pour le bétail. Maintenant qu’ils profitent de la déforestation, ils veulent le récupérer pour pouvoir l’exploiter. Je réalise qu’en fait, ce sont peut-être eux les méchants dans l’histoire.
Je vous présente Hernan, qui enseigne la langue aux instits depuis début septembre (photo: Angel).
Le fils du fermier me prête le matelas de son fils absent ainsi que deux couvertures et m’installe dans la grande pièce ouverte. Il fait froid mais les couvertures me permettent de passer une nuit bien plus confortable que la plupart des Sirionos. Ils sont dehors, la plupart sous des moustiquaires mais avec seulement des branches de palmiers aux feuilles entrelacées en guide de tapis de sol et sans matelas. Réveil à 6h et départ de la ferme avec le camion vers un coin de forêt où ils installent un campement. Les arbres protègent du vent et la présence des feux aident à ne pas ressentir le froid matinal. Le technicien me prête une chemise qu’il avait en plus et je discute avec un voisin qui finalement m’offre un peu de bouillis de banane. A côté, ils préparent dépècent un daguet gris qu’ils ont chassés plus tôt.
Le campement dans la forêt, où ils m'ont repéré me baladant avec ma caméra.
Vers dix heures, une bonne partie du groupe se met en marche vers le portail dans le but de le détruire. Il n’est pas normal que leur territoire soit ainsi fermé. Ils détruisent le cadenas puis creusent autour des piliers pour les sortir du sol. Il leur faut bien deux heures pour extraire les piliers qui s’enfonçaient à plus d’un mètre. Je vais solliciter des explications et proposer à des gens de m’en parler pour la caméra. Je ne filme presque rien mais ils me disent que le fermier leur a demandé de le faire. Je comprendrai plus tard qu’il les a plutôt mis au défi du genre « hé, puisque vous ne voulez pas de ma porte, enlevez là vous-même ! ». Une fois fait, nous longeons la clôture barbelée puis avançons dans la jungle pour trouver le point suivant. 

Déterrage du pilier du portail.
Des arbres partout et nulle part mon collègue. J’aurai aimé que l’on puisse poursuivre l’identification des essences, mais il n’est pas intéressé pour faire ça. Je n’enregistre aucune conversation dans la langue, la plupart des trente personnes présentent ne discutent qu’en espagnol. Nous revenons ensuite vers le campement où nous découvrons que le camion ne nous a pas attendus. Nous nous mettons en marche vers la ferme et à mi-chemin le fermier vient à notre rencontre, allant s’enquérir de ce que font les petits indigènes chez lui. Il s’apprête à partir rapidement puis arrête finalement son 4x4 pour parler d’un problème qu’il a avec les Sirionos. Il leur a acheté il y a huit ans des arbres dans le but de pouvoir les utiliser plus tard et il a découvert récemment que les mêmes vendeurs avaient envoyés d’autres personnes couper ses arbres. En réponse, il a reçu le reproche de n’avoir pas payé tous les arbres achetés. Il y a surtout un gros problème de corruption et d’éthique du côté des Sirionos. Il a également demandé quel était l’animal tué qu’ils trimballaient et ils ont répondu le nom d’un autre animal qui vit dans la jungle (alors que le daguet vit dans la prairie, donc sur les terres du fermier). J’ai demandé des précisions en m’éloignant de la dispute qui commençait à dégénérer entre les Sirionos et on m’a expliqué que le fermier avait expressément demandé que l’on ne tue pas le daguet qui se promenait avec son enfant, et les chasseurs l’ont quand même chassé et n’ont pu tuer que le plus jeune. Il m’a semblé sur le coup que le fermier avait bien plus de respect pour la vie animale et pour les arbres que les Sirionos.

Promenade au milieu de la savane.
La discussion s’épuise et tout le monde reste ronchon à attendre le camion qui ne vient pas. Quelques-uns partent à sa rencontre vers la ferme tandis que d’autres disent qu’il vaudrait mieux aller voir le dernier point, sans pour autant se mettre en marche. Le technicien s’est fait prêter un cheval par un Siriono qui a une ferme non loin et quand il dit « Allons-y » et reçoit une réponse positive, il se met en marche. Les Sirionos ne bougent pas d’un pouce, les uns prétextant que deux kilomètres c’est trop loin, les autres qu’ils préfèrent attendre le camion. Je m’énerve et suis le technicien. Nous sommes les deux seuls à partir et nous discutons jusqu’à ce que finalement un petit groupe nous rejoigne. Nous devons quitter le chemin et marcher à travers les herbes hautes puis à travers une étendue brûlée. Nous ne sommes plus que sept lorsque nous arrivons à la lisière de la forêt. Elle a avancée depuis la délimitation et nous devons y entrer sur près de cinquante mètres pour trouver l’emplacement exact, où là encore il n’y a aucune marque du marquage précédent.
La fine équipe qui arriva au dernier point du territoire (manque Angel, le photographe)
Nous ressortons de la forêt et le propriétaire du cheval me propose de le monter pour le retour. Je n’ai jamais monté de cheval seul, mais je n’ose pas me défiler pour autant. Je grimpe et me remémore les conseils que m’avait donnés Audrey il y a dix ans. Je m’en sors plutôt bien et nous retournons jusqu’à la route où nous attendons le camion dans un coin d’ombre. Nous grimpons en dernier et il n’y a plus de place assise. Le technicien monte avec les enfants sur le toit de la cabine tandis que je me perds dans mes pensées, épuisé par ces longues journées d’expédition. J’ai vécu beaucoup de choses en peu d’heures, et je dois maintenant me replonger dans mes travaux avant qu’une autre obligation ne me force à quitter ma zone de confort relatif que je me suis créé petit à petit à Ibiato. Je n’ai pas l’impression d’avoir été courageux ou particulièrement aventurier dans cette histoire, j’ai seulement accepté de suivre et fait preuve de volonté quand c’était nécessaire. Je n’ai même pas eu à manger de foie de tortue cette fois, ce n’étais qu’une petite péripétie finalement. 

Et la photo souvenir sur le cheval !
La prochaine aventure sera moins exotique sans doute, mais tout aussi périlleuse puisqu'elle portera sur la réalisation du dictionnaire ! La suite, au prochain épisode ! Tatatadamtada.

mercredi 9 septembre 2015

Influences et mondialisation

Ces derniers jours, j’ai lu un livre écrit par le missionnaire Perry Priest, qui a vécu trente ans en Bolivie, a traduit le nouveau testament en siriono et a été directeur de l’institut missionnaire de Tomi Chucua, en Bolivie. Son récit a résonné pour moi avec une réflexion que m’a faite Aurore il y a peu à propos de la mondialisation et de ma participation dans celle-ci. Ce sera donc le thème de ce message, avec pour l’accompagner, des photos d’une sortie à la rivière pour débusquer des tortues.
La rivière Cocharca, à l'est du territoire Siriono.

J’étais déjà allé à une sortie à la rivière il y a deux ans mais je n’avais pas pris beaucoup de photos. Cette fois, j’ai filmé et pris des photos en même temps, pour mieux documenter et pouvoir vous proposer quelques jolies images. Nous sommes partis avec le camion du village, et nous sommes restés toute l’après-midi alors j’ai pu me balader autour de la rivière. Habituellement, ils y restent pour la nuit, mais plusieurs personnes n’y tenaient pas et moi non plus à vrai dire.

Il faut traverser la propriété Suiza (Suisse), où il y a une laiterie qui fait du fromage. Étonnant, non ?
Pour débusquer des tortues, les Siriono entrent dans l’eau jusqu’à la taille et marchent jusqu’à poser le pied sur une tortue. Là, ils plongent et la ressortent fièrement. Ensuite, ils mettent les tortues dans des gros sacs en toiles plastiques et ils les ramènent au camp. Les femmes qui sont restées ont préparées du feu et pèlent du manioc. Ils jettent les tortues vivantes dans le feu et les maintiennent avec un bâton jusqu’à ce qu’elles arrêtent de bouger. C’est brutal, insensible et désagréable. Je ne vous montrerai pas les photos que j’ai prises de cette opération.

La rivière n'est pas profonde, et boueuse. Elle est remplie de poissons, tortues, reptiles et capybaras.
Les tortues sont ensuite ouvertes à la machette puis mangées avec du riz et du manioc. J’avais refusé de goûter la dernière fois, mais cette fois, j’ai tenté. Je trouve la pratique dégoutante et ne supporte pas ce qu’ils font, mais je ne me sens pas le droit de leur imposer de changer leur façon de vivre avec mon point de vue extérieur. Nous agissons d’une manière peu différente avec les crabes que l’on conserve vivant dans les supermarchés pour ensuite les faire bouillir sans les avoir tué préalablement. Nous mangeons aussi des huitres vivantes. C’est une pratique traditionnelle et de toute façon, je préfère ne pas leur donner mon avis là-dessus.

Une partie des pêcheurs, avec un canoé emprunté à la propriété. Ils espèrent marcher sur des tortues.
Il en est de même pour bien des aspects de leur vie, et j’ai déjà eu l’occasion d’en parler ces dernières années. Je viens pour observer et étudier leur langue, pas pour investir leur vie. Ma démarche est à l’opposé de celle des missionnaires et bien distincte de celle des ONG. Les missionnaires viennent révéler la vérité à des êtres qui ne l’ont malheureusement pas connue jusque-là. Ils viennent directement pour changer leur culture, leur mode de vie et leur société dans son ensemble. Une partie de ceux qui sont venus en Bolivie l’ont fait avec l’idée de traduire leur vérité dans la langue des indigènes, afin de leur rendre mieux accessible. Si l’on peut penser dans un premier temps qu’ils cherchaient ainsi à moins modifier leur culture, c’est en fait bien l’idée contraire qui a dirigé leurs actes.
Voyons ça de plus près.
En sélectionnant deux ou trois personnes qui vont travailler avec eux pour traduire la Bible, ils créent des fervents croyants qui découvrent chaque jour la vérité et vont les aider dans leur mission transformatrice. Les missionnaires utilisent la langue et la traduction comme médium pour la conversion. Par un travail de traduction utilisant de nombreux concepts inexistants dans la réalité des gens, ils créent une nouvelle langue, et amplifient la distance entre la vie quotidienne et la langue écrite. L’alphabétisation passe par l’apprentissage de ce nouveau vocabulaire, de cette nouvelle langue qui est présentée comme étant la leur.

Je laisse donc la pêche pour parler du sujet du jour : les fleurs ! Ah non, mince, rien à voir !
Mon travail d’enregistrement de leurs paroles sans orientation thématique puis d’étude et de compilation de vocabulaire se fait à partir de leurs paroles et non à partir de la mienne. Il est intéressant de penser à ce moment-là que le linguiste coupable de la méthode d’analyse cryptique utilisée par Priest pour décrire la langue siriono, la tagmémique, est aussi celui qui a développé l’opposition entre approche étique et approche émique. D’un côté l’apposition de nos catégories mentales et sociales sur leurs réalités et de l’autre la recherche de leurs catégorisations du réel et conceptions sociales. Il est bien sûr difficile de se départir complétement de nos préconceptions et de nos logiques d’analyses pour embrasser les leurs, mais considérer d’emblée que l’on est possesseur de la vérité et que l’on vient leur transmettre la bonne parole me paraît le meilleur moyen de ne jamais réussir à comprendre leurs réalités.
Une fleur dans un étang.
Je mentionnais plus haut les ONG, et je vais intégrer dans mon propos tous les projets de développement économique et d’investissement. En général, ces projets sont pensés pour aider des gens à développer leur économie afin d’avoir accès à davantage de biens et à s’intégrer dans la vie économique de leur région. Le but est presque toujours de permettre à la mondialisation de s’étendre à des populations qui n’y participent pas encore. Les Siriono vivaient dans une société de subsistance et toutes les forces extérieures tentent de les pousser vers une société d’investissement. Toutes ? Non, je ne me place pas dans cette dynamique.
Une libellule qui m'a laissé l'approcher très près !
Je ne viens pas pour développer leur économie. Je ne cherche pas à les convaincre d’économiser ou d’investir, et ne créé pas de valeur marchande. Je développe au contraire les valeurs du don et de l’échange de services. J’offre mon aide autant que possible, refusant cependant d’être une banque de prêt à ceux qui me le demande. Ce que je produis, c’est pour l’offrir et non pour le vendre, bien que je sois conscient qu’il me sera impossible d’empêcher certains d’entre eux d’en faire commerce par la suite. S’ils veulent vendre leur dictionnaire à des visiteurs de passage, je ne m’y opposerai pas. S’ils l’offrent en échange d’une soirée de conversation et d’échange, c’est encore mieux, mais très peu peuvent se permettre aujourd’hui d’imprimer une centaine de pages et de les offrir gratuitement.

Une cigogne maguari.
Quand Aurore m’a écrit récemment que mon travail participait de la mondialisation, je me suis senti blessé, car je cherche au contraire à limiter les efforts des autres pour amener la mondialisation dans ce village. Je cherche à intervenir le moins possible dans leur gestion politique et sociale, ne promouvant aucun système de pensée ou système économique. J’apporte néanmoins une valeur étrangère qui vient affecter leur société, c’est la valeur donnée à la langue vernaculaire. Une langue n’a en soit aucune valeur pour les gens, elle sert à communiqué et c’est tout. On peut volontairement la valoriser par la création poétique ou artistique mais son existence première répond à un besoin de communiquer.
Un caracara à tête jaune.
L’économie linguistique vient bouleverser ça lorsqu’il y a plus d’une langue en présence. C’est presque toujours le cas et les situations monolingues sont des exceptions, et donc l’absence de valeur pour une langue est un cas rare. C’était pourtant le cas pour les Siriono jusqu’à leur installation à Ibiato, il y a presque un siècle. Dès lors, la présence de l’espagnol a été bien plus importante et les deux langues sont entrées en conflit. Elles auraient pu continuer à être utilisées toutes deux en parallèle, répondant à des besoins différents de communication, mais les missionnaires qui ont fondé ce village avaient un but « civilisationnel » et souhaitaient que les indigènes entrent dans la société par l’apprentissage de l’espagnol. La langue coloniale avait intrinsèquement une valeur positive, tandis que la langue maternelle était le symbole de la vie sauvage à éliminer. Malgré les efforts orientés des missionnaires Priest, tenant d’une seconde vague si l’on peut dire, la langue espagnole a été plus que privilégiée et la langue siriono amoindrie au fil du temps. Vouloir aujourd’hui redonner de l’importance à leur langue vient donc à contrecourant d’une tendance forte qui est née d’une situation nouvelle qui ne correspond pas aux valeurs traditionnelles. Si je viens altérer quelque chose dans leur société, c’est une valeur étrangère.
D'autres cigognes, je crois.
Avoir une influence dans le jeu de l’économie linguistique fait-il de moins un héraut de la mondialisation ? Permettre à un groupe humain d’avoir le choix de conserver ou non un peu de leur identité face à l'uniformisation progressive du monde n’est pas leur imposer ce choix. Peut-être vont-ils conserver l’idée que l’espagnol suffit comme langue de communication, peut-être vont-ils vouloir maintenir une deuxième langue de communication, ou peut-être que les avis resteront mitigés, selon les familles et selon les opinions diverses. Je n’ai pas l’impression d’avoir révélé une vérité et d’avoir des fidèles qui iront prêcher mes idées et ma vision du monde aux autres. Rare sont ceux qui ont compris ma vision du monde et plus d’un serait effaré s’il pouvait lire ce que j’écris sur ce carnet de bord.
Coucher de soleil dans la pampa.
J’ai l’impression que je pourrai faire mieux, lutter davantage contre la mondialisation à mon échelle, mais chaque pas me paraît risqué et la moindre intervention me paraît négative. Je préfère m’en tenir à mon rôle d’observateur et refuser de les guider vers une vie meilleure. Je n’ai aucune idée de ce qu’est une vie meilleure de toute façon, que ce soit pour eux ou pour moi. Des idées à ce propos ? Des propositions ?