Pitch

Fragments de voyages en Bolivie par un apprenti linguiste étudiant la langue des Siriono.

dimanche 21 juillet 2013

Un mois et demi de travail

Il est temps que je vous écrives. J'ai passé la moitié de mon temps en Bolivie cette année et surtout, je vais terminer demain une première période de travail intense. Et oui, je prends des vacances pour une semaine...même si ce ne sont pas vraiment des vacances. Je pars en fait pour Sucre afin d'y présenter un petite conférence pendant un congrès de chercheurs bolivianistes. Et comme je ne suis pas tout à fait prêt, je risque de passer pas mal de temps à bosser sur ma présentation plutôt que de profiter de mes vacances. Mais bon, je ne vais pas parler plus du futur et plutôt revenir sur ce long mois et demi sans nouvelles.
J'ai visité le jardin de la voisine et cet arbre est couvert de papayes !
Après le départ de Mathieu, je suis retourné à Ibiato et j'y suis resté la majeure partie du temps, n'allant à Trinidad qu'environ deux jours tous les dix jours. Fin juin j'y suis resté un peu plus longtemps à cause d'une petite crise intestinale. En ville, j'ai pu croiser une fois un collègue linguiste, et j'en ai raté une autre de passage, que je verrais à Sucre. Au village, j'ai passé la plus grande partie de mon temps à travailler avec Hugo. J'ai transcris environ 2h30 sur les 6h enregistrées l'année dernière, ce qui est excellent, mais par contre, je n'ai pas filmé de nouvelles histoires. En fait, je favorise mon projet de thèse au détriment de mon projet de documentation, de celui qui me finance. Je vais cependant me rattraper en août, sans aucun doute.
Ah oui, on m'a aussi demandé d'être jury pour la dernière journée de l'école-collège où ils présentaient leurs nouveaux acquis.

Ce qui s'est passé, c'est d'abord que je voulais travailler avec Hugo et qu'il était très très motivé pour cela, venant me tirer du lit le matin et restant à bosser avec moi presque tout le temps. Travailler avec lui est un vrai plaisir. Nous regardons ensemble les enregistrements en nous arrêtant après chaques phrases pour que je puisse les écrire. Au début il avait à les répéter plusieurs fois, j'avais à réécouter car je n'avais pas l'impression d'entendre la même chose. Je croyais qu'il ajoutait des mots, qu'il corrigeait ce que disait l'enregistrement. Et parfois, c'était vrai, mais la plupart du temps, c'est simplement que mon oreille n'était pas habituée. Aujourd'hui, j'arrive presque à tout entendre, tout en gardant des doutes sur les éléments les plus grammaticaux qui comportent des fricatives, de la nasalisation et des glottales. Par exemple, « à vous » ce dit « henhe » ce qui n'est pas du tout évident à entendre en fin de phrase !
Asseyez-vous pour déguiser la cuisine locale à base de riz, de poisson, de banane et de riz (beaucoup de riz).
J'arrive de mieux en mieux à traduire également, et je comprends parfois quand ils discutent entre eux sans faire attention à moi. Je pense que je ne suis pas très doué en langue car cela fait deux ans que je les connais, environ cinq mois que j'étudie leur langue avec eux, et pourtant je ne la comprends pas bien bien. Ce qui me rassure, c'est la lecture du journal de bord d'un groupe de missionnaires franciscains qui tentèrent de les civiliser dans les années 40 et qui notent après huit ans qu'une des raisons possible de leur échec à les garder à la mission est probablement le fait qu'ils n'arrivent toujours pas à communiquer correctement avec eux. Finalement, le siriono, une langue facile ? Pas tant que ça. Le vocabulaire est relativement simple à entendre mais faire une phrase correcte c'est un tout autre boulot. Heureusement mine de rien, sinon je m'ennuierai vite.
Pendant la semaine où j'étais malade à Trinidad, j'ai rencontré les rats qui vivent dans les décombres de l'ancienne église.
Bon, et sinon, qu'ai-je fais de bien palpitant durant ce mois et demi ? Et bien pas grand chose ! On aurait dû aller faire une expédition de cinq jours dans une partie du territoire pour faire un recensement des essences et ça n'a pas encore été fait. Je ne désespère pas d'y aller en août pour apprendre les noms des arbres et des oiseaux, chose très difficile à obtenir clairement car les noms en espagnol sont souvent des noms locaux et donc intraduisibles. J'ai bien un hocco à face nue et une ortalide maillée, mais c'est à peu près les seuls que j'ai pu identifier correctement.
Une photo où les gens posent de manière très naturelle. Je vous explique juste en-dessous pourquoi.
J'ai été traîné plusieurs fois à filmer des trucs pour les autres, sans que ce soit intéressant pour moi. J'ai ainsi filmé une partie de volley entre jeunes, dont l'équipe victorieuse fut celle de Pata de Aguila / Ngirai, l'autre village où je ne suis presque pas allé. J'ai assisté à la fête de l'école horticole du coin un soir aussi, avec des sketchs comiques et des danses rigolotes. J'ai aussi assisté à une soirée « élection de mini-miss » dans un collège-école primaire, c'était assez déprimant. J'ai été particulièrement sollicité par l'église du village. Ils m'ont demandé de filmer les enfants en train de dessiner pour envoyer le film aux pasteurs de l'étage supérieur au sein de l'église quadrangulaire afin qu'ils envoient d'autres cahier et crayons pour les enfants. Ils dessinaient des petits Moïse et Jésus en chantant selon des rythmes que j'aurais peut-être reconnu si j'étais allé un jour au cathé. Ils m'ont aussi demandé d'écrire une lettre de sollicitation aux bons samaritains pour qu'ils les aident à la réfection de leur église. En fait, ça existe vraiment les bons samaritains, ça s'appelle Samaritan's Purse. Du coup je doute de l'existence du père Noël.
Un match de volley-ball. Si ils gagnent au niveau régional, ils pourraient aller concourir à l'autre bout du pays.

Les mini-demoiselles et les mini-monsieurs qui jouent aux grands, ne comprennent rien à ce qui se passe.
Il y a bien deux autres petites choses qui m'ont pas mal occupé ces dernières semaines mais je vous raconterai ça une autre fois, après mes vacances. J'espère aussi vous proposer des articles plus intéressants, peut-être pas plus souvent mais avec davantage de contenu.
Bienvenue sur Air Ahuasil, la compagnie qui aérienne qui utilise des fils de fer comme piste d'atterrissage.

mercredi 5 juin 2013

Fêtes

Cette semaine, j'ai surtout travaillé. Le week-end dernier par contre, j'ai fais plein de choses : fête, sortie au lac, fête des mères et balade au zoo de Trinidad. Je vous raconte tout ça avec plein de photos, dont une bonne moitié de Mathieu, le touriste français qui était avec moi durant toutes les aventures contées aujourd'hui.
La maison où j'habite à Trinidad, dans la partie gauche.
Après la sortie dans la forêt dont je vous ai parlé la semaine dernière, nous nous sommes couchés tôt puis levés à l'aube pour aller pêcher avec Aroldo, le fils de 13 ans. Nous y sommes allé en moto, avant le petit déjeuner, en oubliant la machette. Pas grave, nous avons trouvé sur place des tiges pas trop sèches et Aroldo avait pris de la viande séchée comme appâts. Il l'a perdu je ne sais trop comment puis il a coincé son appât dans une branche et il est tombé à l'eau en essayant de le décrocher. Bref, on est rentré bredouille de la pêche.
L'étang de pêche le plus proche.
Et une super vue proposée par Mathieu (cliquez pour voir en grand).
Comme on était un peu déçu, une fois à Trinidad, nous sommes allé manger du poisson. J'ai pris des nuggets de reptile pour ma part, plutôt sympa. Ensuite nous sommes allé en famille et avec Mathieu, au musée ichtyologique où j'étais allé l'année dernière. Juste à côté a été ouvert un musée botanique passionnant, avec plein de schéma d'explication sur les graines, les fruits, les essences végétales et une bibliothèque où je retournerai pour avoir de l'aide sur l'identification de certaines plantes.
Pendant ce temps, la fête du weekend se préparait. Ici la corrida où ils maltraitent un bœuf sans pour autant le tuer.
Nous sommes ensuite allé à une ONG où j'étais déjà allé l'année dernière et où j'ai pu obtenir quelques cartes intéressantes du territoire. Il était annoncé un défilé de jeunes filles participants à un concours de beauté, des petites miss, alors Mathieu et moi sommes allé voir, mais suite à une incompréhension dans l'heure du rendez-vous, nous ne l'avons pas vu. En chemin j'ai goûté un frappuchino, une glace pilée au café avec du chocolat fondu donc c'était une bonne journée.
Sur la place centrale de Trinidad, un sculpteur à la tronçonneuse et au burin, formant un magnifique serpent croquant une sorte de sanglier.
Le vendredi avait lieu un défilé en tenues traditionnelles, avec danses et plumes, tout comme le défilé du 16 novembre. Sauf que cette fois, c'était les écoles primaires et collégiens. Nous sommes allé en ville manger une bouillie de banane douce avec du lait puis, comme ça tardait à commencer, nous sommes allé rencontrer les gens de la Fondation Armonia qui s'occupe des animaux et principalement des oiseaux dans la région. Ils gèrent une réserve naturelle ou Mathieu aurait bien envie d'aller, mais c'est trop inondé ce mois-ci, il faut attendre juillet. Après ça, nous sommes retourné en ville voir le défilé.
La danse traditionnelle des macheteros, vu de dos.
C'était assez proche de celui de l'année dernière, avec des groupes de jeunes faisant des danses traditionnelles plus ou moins revisitées. C'était les scolaires cette fois, donc un groupe par classe et il y a un paquet d'école à Trinidad et dans les environs ! Les enfants d'Ibiato étaient invités mais avec la grève, ils n'ont pas eut le temps de se préparer et ils n'y sont pas allés. J'étais content de voir cette fois la danse des barbares, prenant comme modèle les Siriono, c'est la danse qui leur est consacrée dans le folklore même si elle ne ressemble pas du tout à leur vraie danse traditionnelle.
La danse des barbares siriono.
Pendant cette après midi là, on a croisé un groupe de touristes français qui sont partis tôt prendre un bateau pour partir vers le nord, une croisière de quatre jours jusqu'au Brésil. Ça me dit bien, un de ces jours. Et par hasard, ils sont allé boire un coup au café du coin de la place, où je ne vais jamais, et il s'avère que le gardien est camerounais, et parle français ! Il est venu jouer au foot dans une équipe de La Paz mais ils avaient pas de sous pour le payer chaque mois alors il a trouvé un job à Trinidad en attendant de pouvoir se barrer d'ici. Il est sympa, et j'espère le revoir avant qu'il parte, il a une vision sur la Bolivie très intéressante.
Les femmes en vert présentent le costume traditionnel...amené par les jésuites.
La fête se déroulait ensuite sur la Place de la Tradition, juste à côté de là où se trouve la maison où j'habite maintenant. Quatre soirs de musiques à fond, venant de plusieurs sources différentes mais toujours les mêmes morceaux. Même quand il y avait des vrais groupes jouant de la musique, c'était toujours les mêmes standards. Et en même temps, ça se comprend. Ils jouaient le vendredi soir puis le samedi, le dimanche et le lundi, depuis le matin jusqu'au bout de la nuit. La plupart du temps pour des ivrognes finis ou pour des couples traînant entre les chapiteaux et les stands de babioles. Heureusement, il y avait aussi une partie kermesse !
Sur le trampoline, Aroldo !
Sur un pan de la place, un couloir de baby-foot et de stands de choses grasses et joyeuses. J'ai mangé quelques trucs rigolos, acheté un ressort en plastique (ondamania) jaune semi-transparent magnifique et joué au baby-foot ! A chaque bout de l'allée, des manèges en métal rouillé au look impressionnant. Grande roue, autos tamponneuses, carrousel. Du rêve en couleur. Le tout pouvant presque correspondre à la définition du streampunk. Des imitations de manèges lancés à la main, ou dans des éclairs électriques effrayant, à la force de moteurs de moto sans doute. Qu'importe, les enfants étaient heureux.
La super rangée de vieux baby-foot !
Un manège entrainé à la main.
Le dimanche, fatigués par tout ce bruit, nous sommes allé faire un tour à la laguna Suarez, où j'étais déjà allé un jour de pluie. Cette fois il faisait beau et nous nous sommes baignés ! J'ai longtemps hésité, me rappelant les conseils de tous les guides de voyages et médecins exotiques. On m'a dit que le fond était une dalle de ciment avec du sable. De la vase en fait, mais c'était vrai, et rien de louche ne flottait dans l'eau. C'était en fait plus propre que pas mal de lacs ou je me suis baigné auparavant. J'ai même réussi à oublier le petit poisson suceur de sang qui peut se glisser dans les parties sexuelles et qu'il faut extraire par de la chirurgie cauchemardesque. Du coup, j'ai passé un bon moment !
L'entrée, avec un coin buvette et au fond, le lac !
Presque la même photo qu'il y deux ans, mais avec des gens dans l'eau !
Le lendemain, le 27 mai, c'est la fête des mères en Bolivie. Un événement très important. Outre les pubs télés qui passaient depuis mon arrivée et les multiples promotions dans les magasins, c'est surtout un jour férié en Bolivie et un jour où ce sont les hommes qui font à manger, en principe. Connaissant les talents de Fernando pour préparer à manger, j'ai proposé mes services, avec l'aide de la jeune voisine pour la cuisson du riz, parce que je ne connais pas bien le riz local. Fernando a quand même jeté dans l'eau des maïs et des bananes plantains, pour faire abondance. J'ai fais le marché dans l'idée de faire des pâtes bolognaises, et suis revenu avec de quoi faire plutôt une ratatouille. Finalement, c'était un peu un mélange entre les deux, avec beaucoup de viande, mais pas assez pour que les enfants en mangent.
Même quand il y a des pâtes, le riz est nécessaire à tout repas !
Et dernier thème pour ce long message, le zoo de Trinidad, qui n'a rien à voir avec le zoo de Santa Cruz. C'est en fait un parc, complètement ouvert, dans lequel les gens vont se promener et où vivent plusieurs animaux sympathiques. Au fond, dans un espace fermé payant, on peut admirer deux énormes boas qui dormaient quand je suis passé, comme le font souvent ces animaux là. Durant notre visite, un petit daguet gris, ressemblant à Bambi nous a suivis un bon moment en cherchant à lécher nos jambes, jusqu'à ce que nous réussissions à le semer vers les capybaras.
Un joli cerf, à moins qu'il ne s'agisse d'un daguet rouge, j'ai du mal à voir la différence.
Un oiseau aux pattes étranges.

Les capybara qui se sont jetés dans l'eau quand nous nous sommes approchés.
Un tapir, une bonne grosse bête que j'avais aussi vue endormi au zoo de Santa Cruz.
Nous avons bu un dernier coup en terrasse puis je suis partis dans un taxi bondé pour Ibiato, Mathieu est partis le lendemain pour San Borja. Aujourd'hui, Fernando a ramené le frigo et mon hamac. C'est chouette, je vais pouvoir me reposer dans mon hamac en sirotant un jus de pamplemousse sauvage. J'essayerais aussi d'écrire un autre message d'ici la semaine prochaine ! J'espère que celui-ci vous aura plus malgré sa longueur !

mardi 28 mai 2013

La récolte de miel

La semaine dernière je suis allé dans la jungle. Après en avoir discuté avec plusieurs personnes du village, nous avons convenu de n'y aller que pour la journée et non pour deux jours comme ils le font plus souvent. C'est que la fête de Trinidad approchait à grand pas et qu'ils espéraient pouvoir y vendre leur récolte !

Nous nous sommes retrouvé le matin, pour aller en moto jusqu'à l'endroit où ils voulaient se rendre. Nous étions six : Zoilo, propriétaire de quelques ruches et formé à l'apiculture ; Pedro Pepe, un vieux qui m'avait raconté plusieurs fables l'année dernière ; Hugo, mon informateur principal que je vous ai présenté la semaine dernière ; David, le guide que je ne connaissais pas et qui mâchait des feuilles de coca et pour terminer : Mathieu, touriste français en visite pour la semaine. Un mec sympa qui a rencontré Hugo dans le bus pour aller de Santa Cruz à Trinidad. Il a passé la semaine avec moi et c'était vraiment cool du coup ! Et merci à lui pour ses photos, que je vous propose aussi pour agrémenter ce récit !

Une ruche de Zoilo
Nous sommes partis en moto avec Gabriel et Nachin, deux taxis du village. Ils nous ont déposé sur le bord du chemin, à côté d'une maison abandonnée. Pedro Pepe en a profité pour aller chaparder quelques citrons verts, que nous avons mangé et écrasés dans notre bouteille d'eau. Il faisait chaud, mais pas tant que ça, le ciel était couvert et globalement, le temps était meilleur que ce qu'il est en France en ce moment, paraît-il. Nous sommes donc entrés dans la jungle, en marchant en file indienne. L'obligation de passer entre les fils de fer rappelait que nous n'étions pas des explorateurs à la recherche du Grand Paititi légendaire mais dans un espace fermé par un éleveur de bétail.
A la recherche de l'or des Siriono.
Dans la jungle bolivienne
Dès quelques mètres, j'ai compris pourquoi ils regrettaient que nous n'ayons pas de bottes. Des flaques boueuses s'étendaient sur plusieurs mètres et à peine entrés, nos pieds baignaient dans la boue. Heureusement qu'il faisait suffisamment chaud pour que ça sèche rapidement. Nous avons marché une petite demi-heure jusqu'à une clairière. Des centaines d'abeilles s'échappaient de deux arbres effondrés, coupés la veille. Les abeilles sauvages de Bolivie ne ressemble pas tellement à des abeilles, mais plutôt à des grosses mouches. Elles sont plus rondes, noires et avec de petites ailes rigolotes. Nous en avons vu de deux sortes, oro et ovovosi. Les premières sont carrement gentilles, à marcher autour de leur ruche sans rien faire, comme si elles étaient droguées. Les secondes sont un peu plus pénibles car elles s'accrochent aux cheveux, bourdonnent fort mais piquent sans faire trop mal. Les Siriono s'en fichent et ils se mettent au boulot.
Moi aussi, je me mets au travail et je filme plusieurs minutes au milieu des abeilles
Peur de rien, il y a du miel à attraper !
La manière de récolter le miel est la suivante. D'abord, repérer un guayabochi, un type d'arbre spécifique, au tronc orangé. C'est particulièrement dans cet arbre que s'installent les ruches. Ensuite, inspecter le tronc à la recherche de trous d'où sortent des abeilles. Si c'est en hauteur, tomber l'arbre. Ensuite, à coup de hache, ils ouvrent le tronc autour de l'entrée de la ruche et en retirent tout ce qui s'y trouve. Les alvéoles remplies de larves servent de gâteaux pour manger le miel qui ruisselle de la ruche. Certaines parties mêlées de cires sont écrasées pour en retirer le miel, qui rempli un flacon de plastique. L'opération est assez destructrice mais les Siriono pensent que l'essaim survie et se reconstruit plus loin.
Le tronc éventré
La colonie d'abeille traumatisée.
La récolte de miel traditionnelle est donc très destructrice. L'essaim est privé de ses réserves alimentaires, l'arbre est abattu. C'est donc violent pour les abeilles mais aussi pour la forêt puisque le guayabochi jeté au sol à coup de haches devait avoir plus de cinquante ans. L'année prochaine il faudra aller explorer plus loin la forêt pour trouver d'autres abeilles à exploser à coup de hache. L'opération fut un succès cette fois là mais parfois les arbres sont abattus pour rien. Les ruches fabriquées à partir de bois coupé permettent de leur côté la récolte d'une quantité largement supérieur de miel sans destruction de l'habitat des abeilles ni déforestation. Mais c'est moins brave.
Un arbre de plus de trente mètres de haut...

...ou de long.
Après cette belle récolte, nous mangeons le pain que j'ai apporté. Ils protestent un peu que je n'ai pas pris de viande mais moi ça me va très bien, du pain et du miel. Mathieu et moi sommes un peu brassés à cause de l'alimentation carnassière d'Ibiato et cela nous fait le plus grand bien. Nous partons l'après midi à la recherche d'autres arbres et des merveilles de la forêt. Plusieurs magnifiques papillons volent autour de nous mais impossible de les photographier correctement. Nous découvrons plutôt les fruits de la forêt, avec quelques jolies surprises.
Un petit fruit au goût sympathique.C'est peut-être un bacupari (d'après mes recherches).
Un autre fruit qui ne se mange pas. Avec l'aide de Wikipédia je peux vous dire que c'est un brasiliopuntia.
J'apprends quelques noms en siriono, assez peu au final. Ils ne sont pas très coopératifs bien qu'ils discutent la plupart du temps en siriono. Je note dans mon carnet quelques mots que j'espère pouvoir mettre en forme plus tard, en retravaillant la vidéo avec un Siriono qui me la commentera dans sa langue. Au milieu de la forêt nous croisons un groupe de femmes du village qui partent récolter du miel elles aussi. L'une d'elle a attrapé un tatou qui constituera leur repas du soir. Elles n'ont pas encore de miel en revanche. Nous marchons encore un peu puis nos guides décident de partir, je ne sais pas trop pourquoi. Nous retournons donc à la route et j'appelle un taxi pour qu'il vienne nous chercher.
Quelques champignons étranges, qui ne se mangent pas.
Une spirale végétale.
 Nous rentrons au village plutôt vannés. L'expédition dans la forêt fut éprouvante mais instructive. J'étais content de n'être pas le seul étranger dans leur groupe, et le fait que Mathieu se soit à moité foulé la cheville la veille en jouant avec les enfants du village m'interdisait de me plaindre. Ce n'était pas si horrible de toute manière. J'ai découvert un nouvel aspect de la vie des Siriono, de leur façon de faire "traditionnelle" en coupant les arbres à la hache, objet qu'ils n'ont que depuis quelques générations. Mais la récolte en elle-même est bien traditionnelle. Et le miel a un goût absolument fantastique ! J'en ai ramené les dernières fois et j'en ramènerai encore, si vous voulez goûter ! Sinon, je vous donne rendez-vous au prochain message !
Retour au village. Vue panoramique déformée par la Go Pro de Mathieu.
Coucher de soleil dans un bocal.

mardi 21 mai 2013

Transmissions

 J'ai retrouvé les Siriono depuis une semaine et je vais donc vous tenir au courant de ce que j'ai fais pendant ce temps là. Je suis arrivé à Trinidad lundi dernier, après une courte nuit en bus. Le pays est en grève depuis bientôt quinze jours, avec des blocages sévères à l'entrée des villes qui bloquent complètement l'économie. La raison de cette grève ? Les gens veulent une retraite plus digne, qui atteigne 70 ou 100% du dernier salaire perçu. Pendant ce temps, Evo Morales, le président actuel, plutôt de gauche, se dit qu'il pourrait peut-être démissionner maintenant pour organiser de nouvelles élections et pouvoir se présenter une troisième fois, trichant avec les règles républicaines empêchant de se représenter après deux mandats complets. C'est assez moche, mais jusque là, j'ai plutôt bien réussi à louvoyer avec ça. Mon objectif étant de ne pas donner mon opinion politique, pour ne pas braquer de gens contre moi.
La place centrale de Pompeya, dont l'aménagement n'était pas terminé en décembre.
J'ai dû rester à Trinidad jusqu'à vendredi, en partie à cause des blocages et parce que j'étais contraint de suivre les horaires de mes hôtes. J'ai donc dépensé plein d'argent, à la demande de la famille qui m'héberge et pour aménager ma chambre. Mes hôtes s'appellent Fernando et Gladys, ils ont une maison à Ibiato où je suis chaque année et en plus, ils louent une maison à Trinidad depuis peu. J'ai donc deux chambres, et j'ai commencé par aménager la première. J'ai acheté un hamac pour moi, un pour eux puis du bois pour faire des étagères, une pour moi, une pour eux. J'ai aussi acheté un modem-usb qui se connecte sur les ondes des téléphones portables, en 4G...ou 2G selon la qualité du réseau. En tout cas ça fonctionne plutôt pas mal puisque je peux me connecter depuis le village !
Mes hôtes, après un pique macho (plat traditionnel) dans la Casa de tio Tom
Nous sommes donc allé à Ibiato vendredi, en fin d'après midi le temps que le taxi soit complet (comme d'habitude). La maison était toute sale, paraissant abandonnée depuis des années alors que cela fait à peine quatre mois qu'ils n'y sont pas revenus. Le temps que Ubert, le plus jeune fils, aille couper des herbes pour faire un balai et la maison a été nettoyé en un rien de temps. J'ai retrouvé ma chambre, presque à l'identique de l'année dernière. J'ai retrouvé mon duvet et j'ai pu passer une meilleure nuit que la précédente. Le froid est arrivé en fin de semaine, avec un vent glacial qui vient du sud et apporte souvent la pluie, mais pas tellement cette fois. Il fait juste froid, surtout le matin, ça se découvre dans l'après midi. C'est plutôt agréable en fait, la chaleur est moins pesante et on est moins cuit par le soleil.
Fin de saison des pluies, l'arrière de la maison est inondé et recouvert de toutes petites feuilles.
J'arrive à Ibiato juste à temps pour la célébration de l'anniversaire de l'église du village. Le samedi matin débarquent donc une congrégation de pasteurs venant de La Paz, un missionnaire de Riberalta et le pasteur Oscar de Trinidad, qui m'avait offert une bible en siriono l'année dernière. Fernando me propose d'aller les saluer, ce que je vais faire, d'autant que c'est dans la maison du vice-président du territoire et qu'il est bon que je sois en bon terme avec lui. Nous discutons un peu puis je réussis à m'esquiver et à partir. Je fais mine d'être épuisé tout le reste de la journée afin d'éviter les messes, lectures et chants. Le soir, Fernando me dit que le lendemain, je ne pourrai pas éviter d'y aller.
La présentation des enfants, derrière le pupitre en bleu, le pasteur attitré du village, qui vit à Trinidad.
 Je prends sur moi en me levant le dimanche matin, mais par chance – ou intervention divine – le pasteur Oscar passe me voir en me demandant de faire un powerpoint avec quatre cents photos pour les diffuser pendant le repas. J'accepte et le fait tranquillement, terminant autour de midi. Entre temps, je propose à la fille du pasteur de filmer avec ma caméra, car je sais qu'elle a une formation en cinéma et a déjà réalisé un documentaire sur les Yuqui. J'arrive pendant un sermon du missionnaire allemand de la mission suisse de Riberalta. Un curieux bonhomme qui est là avec femme et enfants pour prêcher la bonne parole et former de nouveaux pasteurs évangéliques. Je discute avec lui dans l'après midi et il s'avère sympathique. Le pasteur de La Paz est un peu plus étrange. Une voix mielleuse et toujours enivrée par les récits bibliques absolument fantastiques (notamment Mathusalem qui serait mort le jour du Déluge, selon son calendrier divin). Il me demandera à un moment si je ne trouve pas magnifique que la foi des Siriono se soit transmise ainsi de générations en générations. Je trouve magnifique que leur culture traditionnelle ai quelque peu survécu malgré l'influence de la foi évangélique.
Un petit morceau de rap chrétien pour réveiller les ouailles. J'adore la tête de la gamine à droite !
Je suis béni par le pasteur, qui salue mon travail dans le village et remercie Dieu de m'avoir envoyé là. Je suis applaudis par la foule et gagne un bonus social, ou aux dés, je verrais ça sur le long terme. Ensuite, repas de midi pour tous, qui poussent les bancs contre les murs et mangent dans des bacs en plastique tandis que les pasteurs, le chef du village et les deux anciens mangent à une table, des plats plus variés et en plus grande quantité. Je suis convié à aller manger avec eux. Je ne comprends d'abord pas puis me retrouve très gêné au milieu de l'église, à la table des gourous. Le powerpoint que j'ai fais le matin ne fonctionne pas avec le lecteur intégré de la télé à écran plat que les pasteurs ont amené avec eux.
Une photo d'archive des Siriono et de l'église du village.
 Le repas finissant, ils ont décidé de diffuser la vidéo que je leur ai ramené cette année. J'ai récupéré par un anthropologue parisien une vidéo réalisée en 1994 par deux suédois. Un documentaire sur les Siriono vraiment bien réalisé, montrant les différents aspects de la vie des Siriono : pêche collective, chasse à l'arc, cérémonie pour les morts dans la forêt, voyage à la ville de Trinidad, cérémonies à l'église avec le pasteur qui fonda le village, banquet final avec une boisson traditionnelle à base de fruits macérés avec du miel. Le film a presque vingt ans, les spectateurs reconnaissent les visages et nombreux sont ceux qui se souviennent du tournage.
A droite, un couple que j'ai filmé plusieurs fois ; à gauche, le film ; au centre, du miel !
 L'église est remplie de gens regardant avec émotion leur passé. Il y a des rires et des larmes. Une vieille dame qui font en larme en voyant son père à l'écran, une jeune fille qui reconnaît ses parents. L'actuel chef du territoire alors enfant tenant des crocodiles à la main provoque des effusions de sentiments. Durant une heure, une partie du village s'est tourné vers ce qu'il était, sa culture et ses traditions, pour la plupart perdues. Difficile pour moi de ne pas avoir les larmes aux yeux en pensant à mon propre travail de collecte d'histoires. Ce que je fais est proche dans l'esprit du très bon documentaire que je leur montre et je sais que dans vingt ans, les gens avec qui je travaille ne seront plus de ce monde.

A droite, l'actuel chef du village. Devant lui, mon hôte.
Le film se termine par une scène de liesse puis par une rangée des plus anciens, face à la caméra, qui demandent au réalisateur de montrer cette vidéo à leurs enfants, car eux savent qu'ils mourront bientôt et qu'ils seront peut-être les derniers à avoir les connaissances qu'ils ont. Comme repris dans le titre du film, lleven nuestro canto, ils demandent à ce que vive leur chant, leur histoire, l'esprit des Siriono.
L'homme le plus à droite est mon consultant-informateur-collaborateur-associé principal.