Pitch

Fragments de voyages en Bolivie par un apprenti linguiste étudiant la langue des Siriono.

samedi 12 juillet 2014

Être utile

Un article anniversaire puisque cela fait trois ans aujourd'hui que j'ai découvert le village des Sirionos, Ibiato !
Mon projet avait commencé bien avant ça mais c'était le 12 juillet 2011 que je découvrais ce qu'allaient être mes conditions de vies pendant les années à venir, pendant tout ce temps que j'ai passé loin de chez moi. Si je ne peux pas compter exactement les jours passés au village, je sais que j'ai passé jusque là 336 jours en Bolivie. Lorsque je partirai, le 5 août, je terminerai presque une année solaire, et ce n'est pas rien. Il n'est pas temps de clore ce blog par un bilan, mais je discuterai plutôt de l'utilité de tout ça.
C'est un peu flou, comme cet oiseau capturé au vol et apparaissant uniquement comme une tâche noire.
Utile, c'est un qualificatif qui entraîne de nombreuses discussions dans tout récit un tant soit peu personnel, comme l'a montré mon père. Déjà les grecs écrivaient pour légitimer leurs actes, et beaucoup ensuite prenaient la plume comme je prends le clavier pour expliquer à ceux qui pourraient les juger les raisons de leurs actes, l'utilité de leur vie pour la société. Et aujourd'hui, alors que la société propose de moins en moins de sens dans les emplois, il y a une crise d'utilité. La jeunesse perdue, désillusionnée, désenchantée, la génération X/morte/post-...tout ça pointe le manque de buts, d'objectifs communs et de place pour les gens dans la société, d'utilité sociale.
Mais prenons un peu de hauteur sur tout ça.
Et si j'écris aujourd'hui sur ce thème, c'est parce que j'ai régulièrement à légitimer mon utilité, que ce soit à mes interlocuteurs ou à moi-même, quand je ne supporte plus mes conditions de vie au village. Je vais tenter d'organiser mes réflexions ci-dessous, en espérant ne pas être trop ennuyeux à lire.
Entrez donc dans la jungle avec moi.
Je ne me suis pas consacré à la linguistique pour étudier une langue d'Amazonie, et quand on m'a proposé ce projet, j'y ai beaucoup réfléchis. Je voulais étudier les langues artificielles et j'ai donc vu cette étape comme un moyen de compléter mon parcours de formation en linguistique. Comprendre une langue dans sa globalité aide à discuter des créations, comme d'étudier le fonctionnement d'un jardin botanique permet ensuite de sélectionner les essences que l'on veut voir dans son propre jardin. J'ai aussi vu la légitimité d'un travail basé sur le terrain et non sur des vieux livres poussiéreux. J'avais un besoin de matérialité dans l'étude de ce qui ne l'est pas, une langue étant en soit un système flottant dans l'espace entre les êtres. J'ai donc d'abord vu l'utilité pour mon parcours professionnel.
Une façon de colorer mon parcours, comme cette plante colore le chemin.
Une fois lancé, j'ai eu à obtenir des financements pour réaliser mon étude et j'ai donc dû légitimer l'utilité scientifique de mon projet. Pourquoi étudier cette langue là alors qu'il en existe plus de 6000 dans le monde ? Les raisons sont nombreuses et je ne les avais pas toutes cernées à l'époque. La plus simple et que chaque langue présente une grille de lecture du monde et forme en soit une richesse propre. Les connaissances du milieu naturel peuvent être une richesse pour l'humanité et idéalement, les connaissances qu'ont les Sirionos des quinze espèces d'abeilles qu'ils connaissent pourraient servir à la productions de nouveaux remèdes. Ça, je n'y crois pas moi même. Si ça se fait un jour, ça sera pas le pillage direct de la part de grandes entreprises et ils referont toutes les études sans consulter les populations. Un autre but scientifique est la connaissance historique des mouvements de population humaine. C'est plus récent pour moi mais c'est un thème qui m'intéresse beaucoup, l'Amérique du Sud étant encore une terre de mystères que des générations encore vont étudier. Un dernier point pour l'utilité scientifique est l'analyse des évolutions de la langue liée à son statut, ce que je vais utiliser comme transition, ben tiens.
Je me rapproche du sujet : des bouquets de piques roses, et je n'ai pas retouché la photo.

Le statut de cette langue, c'est qu'elle est menacée de disparaître à court terme. Au sein d'un groupe humain de moins de milles individus, il ne reste qu'une quarantaine de locuteurs maîtrisant bien la langue et à peine autant qui la parle sans la posséder complètement. Il y a donc une utilité à sauver cette langue de sa disparition, à faire de la conservation comme les biologistes le font pour les espèces animales ou végétales. Je pourrais aussi aider à ce qu'ils revitalisent la langue et la parlent davantage mais je ne crois pas que ce soit utile pour eux. Je considère qu'un être humain a besoin de se sentir proche d'une culture à laquelle ont appartenu ses ancêtres, par un moyen ou un autre, mais les Siriono ont provoqué une telle rupture avec leur société passée, à cause de l'église puis de l'entrée dans la société marchande bolivienne, qu'il est trop tard. Ce qu'ils sauveront, ça ne pourra être que des mythes, comme ce que nous avons gardé des Grecs ou des Gaulois. Je sens l'utilité d'aider à ce que la langue puisse subsister comme élément de patrimoine, qu'ils connaissent quelques mots, des expressions et des phrases figées, ça j'en vois l'utilité, mais pas que ça redevienne un moyen de communication. Cela dit, cela dépend d'eux, de l'utilité qu'ils prêtent à la langue.
De même que cette plante dont ils mangeaient les fruits et qu'ils délaissent à présent.

Depuis trois ans, je leur parle de leur propre langue, les questionne sur leur passé et leur culture. En trois ans, je n'ai pas mangé une seule fois un des fruits traditionnels, bu de la boisson fermentée à base de palmier ni goûté la viande cuite enroulée dans une feuille de patuhu comme ils faisaient avant. Pas une fois je n'ai vu la danse typique, et les seuls chants que j'ai entendu étaient pour la caméra et non pour d'autres du village. Ma présence a très peu changé les choses, car les consciences évoluent lentement, les écologistes le savent bien. J'aime défendre une position que je sais positive alors qu'elle est très minoritaire, sinon je ne parlerai pas d'espéranto ou d'anarchie, mais que puis-je défendre lorsque je ne fais pas partis de la société que je souhaite voir changer, et lorsque je ne pense pas ce changement utile.
Serait-ce comme de lutter contre la chute des feuilles en hiver ?

J'ai tenté pendant longtemps de leur prouver l'utilité de mon étude pour eux, alors qu'ils ne me réclamaient qu'une aide financière. Cette année encore, je tente de leur prouver en produisant du matériel scolaire et en proposant des formations aux instits de l'école, mais je me retrouve presque toujours confronté à un désintérêt poli. Le basculement d'opinion en ma faveur s'est davantage produit lorsque j'ai lu un courriel de l'ancienne missionnaire qui vivait là. Je l'ai lu pendant l'anniversaire de l'église, en montant sur le pupitre et en commençant dans leur langue, avant de passer à l'espagnol. Et ils ont réalisés que je parlais leur langue. Pour autant, aucun n'est venu spontanément me proposer de réviser le dictionnaire que je m'acharne à faire, ni chercher à profiter de l'enseignement que je pourrais lui fournir. A l'issu de mon projet, j'ai la possibilité de laisser mon matériel où je pense que ce sera le plus utile : dans la communauté ou à mon centre de recherche en France. Et je n'ai aucune hésitation, ça ne sera pas utile pour eux.
Faut-il espérer un autre printemps ailleurs ?
Ce n'est pas très utile pour eux, et ça l'est encore moins pour ma communauté de naissance. S'il me venait l'idée de rendre à ceux qui m'ont éduqué en éduquant à mon tour, que vais-je transmettre ? Il n'y a aucune utilité directe pour le village ou j'ai grandis, pour ma famille ou pour mes amis. J'ai parfois tendance à voir seulement les aspects négatifs que ça a provoqué dans ma vie affective et amicale. L'utilité, je peux la trouver si j'augmente la focale. Si je parle de rayonnement scientifique de la France, d'utilité pour la Science, de village global, alors là oui, je suis utile, mais au niveau concret, quand je vois la société autour de moi, je ne suis pas utile. Je ne contribue pas à l'amélioration de la condition humaine, à la réduction des inégalités, à la course vers la liberté. Au mieux j'aide cinq cents individus de Bolivie à améliorer leurs estimations d'eux mêmes comme indigènes, mais cela en vaut-il la peine ? Selon les jours, selon les personnes avec qui je parle une fois rentrée au pays, j'en doute. Je me raccroche alors à l'idée que ça pourra être utile plus tard, que je pourrai enseigner d'une bien meilleure manière grâce à cette expérience.
Ce n'est pas très gai jusque là, pas de quoi se marrer, hein ?

Et j'arrive donc à la dernière utilité, l'utilité personnelle, pour mon amélioration en tant qu'être humain. J'ai commencé mon projet par voir cela et j'y reviens inévitablement après tout ce temps, quand toutes les autres utilités me semblent dérisoires. Je suis encore en train de me former, pour être utile plus tard, et pendant ce processus, j'essaye d'être le plus utile possible, à une échelle modeste. Je ne peux pas changer le monde si je ne suis pas capable de l'appréhender, de comprendre les sociétés et pas seulement celle dans laquelle j'ai grandis. Je ne peux pas critiquer une attitude si je ne comprends pas les autres attitudes possibles. De ce que je vis ici, j'apprends, et ça c'est utile, et ça le sera.
Comme cette plante, un jour je serai une fleur sur un poteau électrique, ce qui serait une belle métaphore cyberpunk.
C'est tristement égoïste comme conclusion, et j'en suis pleinement conscient. On ne peut pas aider le monde si l'on ne s'aide pas d'abord soi même, si l'on ne se forme pas pour le faire. Je sais bien mieux interagir avec des adultes aujourd'hui qu'il y a trois ans, pour des relations de natures très variées, culturelles, commerciales, personnelles. Je suis capable d'une patience infinie face à l'inattendu ou aux gens bourrés. J'ai affiné mes idées et enrichis mon imaginaire. Au final, je crois que tout ça n'aura pas été vain, que ça m'aura été utile.

Vous en dites quoi ? Cette réflexion a-t-elle été utile ? Ces trois ans vous paraissent-ils utilement utilisés ?

vendredi 4 juillet 2014

Vivre chez les pauvres

Cette fois-ci un article au ton un peu plus critique, moins rigolo que les précédents, plus personnel et avec des photos qui n'ont rien à voir. En effet, je vais vous parler de ma vie au village et des problèmes liés au fait d'aider des pauvres et en parallèle, je vous montrerai quelques photos de l'ancienne demeure du gouverneur de Belém, où j'étais le mois dernier. Les légendes suivent le texte, si jamais vous le lisez en diagonal vous risquez de ne pas comprendre. Elles apportent un peu de légèreté à un texte qui en manque peut-être.
Entrez dans la demeure du luxe brésilien façon Belle-époque.
D'abord une précision. Je parle des pauvres car les Siriono le sont, aussi bien financièrement que culturellement. Je n'utilise pas ce mot comme une insulte mais parce qu'il désigne une réalité précise, que je connais bien. Je ne l'utilise pas pour son côté affectif, ce ne sont pas mes pauvres Siriono. Ils sont pauvres et vivent d'une manière qui ne leur permet pas de changer cet état de fait. Je ne suis pas riche, ni en France ni ici, mais j'ai plus d'argent qu'eux. Je peux retirer à la banque plus d'un mois de salaire en une fois et cela provoque évidemment une différence de statut entre nous. Je suis vu comme riche, parce que je n'agis pas comme un pauvre. En France, je ne suis et je n'étais pas pauvre, mais j'ai été éduqué de façon à ne pas l'être, ne dilapidant pas mon argent en soda ou en grignotage à toute heure de la journée, renonçant à un achat plutôt que craquant à toute heure, ne buvant pas tout mon solde, ne possédant pas le dernier cri, ne cherchant pas à investir pour gagner au dépend de mes amis. Bref, je n'agis pas comme les gens ici.
Et c'est pas de pot, puisque c'est un vase chinois.
Je ne leur prête pas à tous les critiques que j'ai faites ici, mais la plupart vivent au jour le jour, dans l'attente d'une manne magique qui leur donnera de quoi survivre. Le problème c'est que ce fut le cas avec tous les gens qui ont cherché à les intégrer à la société bolivienne. Et même le gouvernement qui cherche à les doter de plus d'autonomie se trouve face au problème de la dépendance et de l'attente d'une aide spontanée venant des riches. Ils n'acceptent pas l'idée d'impôt, les riches ont seulement le devoir moral d'offrir aux pauvres. Et les pauvres de leur réclamer. Ils se placent donc dans des positions de dépendance et de misérabilisme en permanence. 
Levons le regard pour regarder d'où vient cette chaude lumière dorée.
Et quand enfin l'argent rentre, ils l'utilisent pour des dépenses non pérennes, ce qui est, je crois, lié à leur environnement immédiat dans lequel les maisons en feuilles de palme ne durent pas plus de huit ans et a à voir avec la courte durée de vie des gens. Ils ne laissent rien à leurs enfants et profitent sans crainte du futur, car il y aura toujours moyen de se débrouiller. Il en résulte de nombreux projets de développement économiques qui se cassent la figure, des travaux urbains qui tardent (car il faut aller pleurer auprès des riches) et un laisser faire général qui ne permet pas à la situation de changer.
Ce qui n'est pas commode.
Mais je ne suis ni sociologue ni psychologue en pathologies collectives, aussi je vais ramener ce thème vers moi et en quoi tout cela m'affecte dans ma vie quotidienne. J'ai déjà parlé du système de parrainage dans lequel ils essayent régulièrement de m'inclure (souvenez-vous, une histoire d'anneaux) et j'avais tenté quelques analyses en 2011 sur leurs consommations qui sont pour la plupart encore d'actualité. Je connais les Siriono depuis maintenant trois ans, j'ai vu beaucoup de choses, je connais leur société, je peux même parfois me permettre de donner mon avis, mais la plupart du temps je subis leurs mauvaises habitudes sans pouvoir m'y faire. 
Parfois quand même, je lève les yeux au ciel.
Je paye à mes hôtes une pension tout à fait correcte,dans le but de ne pas transformer leur économie par ma présence. Je déjeune et dîne de pain et thé, un thé que j'ai acheté moi, et qu'ils n'aiment pas. Pour un boliviano on peut avoir deux pains. En arrondissant large, disons donc 10 bolivianos pour les deux. Une assiette dans la rue coûte entre 10 et 12 bolivianos, davantage s'il y a des choses plus élaborées, ce qui n'est pas souvent le cas au village. Disons donc généreusement 25 bolivianos par jour x 30 jours 750 bolivianos. Je paye 1000, comptant en plus le fait qu'elle lave mon linge. Mais à côté de ça, les toilettes sont constitués d'un socle de bois au dessus d'un trou grouillants de vers, je vais chercher de l'eau avec une brouette un jour sur deux pour me doucher avec une calebasse entre quatre planches, je balaye ma maison un jour sur trois. 
Ce qui me prend à peut près une minute, alors que cette baraque doit être une horreur à entretenir.
 Le confort de ma chambre est minimal. Le sol est de terre battue, les murs de planches disjointes. Ils me prêtent un lit au matelas très fin et aux lattes très dures, une table et deux chaises en plastique. J'ai construis une étagère et un banc, qu'ils m'ont échangés contre un autre plus grand, ce qui me va bien. J'ai acheté un ventilateur en plus, qui restera à mes hôtes ainsi que ma maison et tout ce que j'ai construis.
Mes meubles ne sont pas aussi beaux que celui-ci.
Je m'entends plus ou moins bien avec mes hôtes selon leurs difficultés financières, mais dès qu'ils ont des problèmes, ils se tournent immédiatement vers moi, cherchant à en profiter à chaque fois. J'ai acheté des planches récemment pour fabriquer une table de ping-pong et il a fallu aller les chercher dans la jungle. Au retour, je demande à la femme de mon hôte combien a demandé le bus pour le transport des planches et elle me répond 25 euros. Quand je demande à mon hôte ensuite il me répond 8 euros. Elle a encore cherché à profiter d'un échange financier. Alors le soir, quand ils m'ont réclamés de payer la pension pour mon collègue de boulot qui mange avec nous à tous les repas, je lui ai dis qu'il me semblait que ce que je lui payais suffisait pour payer pour lui aussi. Il s'est énervé et a fais la gueule pendant deux jours.
Je ne me lasse pas des lustres, ils ont tous un petit quelque chose, non ?
J'en ai parlé à mon collègue de boulot qui m'a dis de plutôt l'augmenter lui et qu'il se chargerait de voir avec mon hôte, qui est son frère, d'autant que l'année dernière il lui a réclamé de l'argent après mon départ, alors que j'avais payé pour sa pension. Je lui ai donné 500 bolivianos et il est allé discuter avec son frère, qui lui a réclamé d'emblée 1000 bolivianos. Pour donner une idée de l'ordre de grandeur, un instit va gagner 1400 bolivianos par mois, c'est donc une somme énorme qu'il lui réclame. Ils se sont donc engueulés et mon collègue est partis se bourrer la gueule au village d'à côté, vendant son téléphone portable pour acheter de la bière.
Il n'a d'ailleurs aucun meuble, ayant tout échangé pour de la bière.
C'est une anecdote, mais elle représente assez bien la situation courante. Dès que je sors de chez moi, je suis sensé inviter à boire, payer pour une bouteille de Coca ou davantage. Quand on va en ville, ils s'attendent à ce que je les invite et quand je suggère qu'ils invitent pour la boisson puisque j'ai payé pour le repas, ils rigolent et trouvent ça complétement absurde. Dès que j'en croise un qui me connait un peu, même si je ne connais pas son nom, il va me demander de lui prêter de l'argent qu'il me rendra aux calendes grecques. 
Et passent les lustres comme les années.
Mais la pauvreté n'est pas que financière, elle est également culturelle. J'ai découvert deux nouvelles sociétés en allant en Bolivie, la société bolivienne et la société siriono. La première est un mélange de chrétienté et d'influences américaines avec un très faible niveau d'éducation et peu de flux de populations. La seconde, la culture propre du peuple indigène, et bien elle a beaucoup souffert et elle ne s'exprime plus au présent. Il n'y a que très peu de différences aujourd'hui entre leur village et le village non-indigène d'à côté. Ils sont peut-être encore plus pauvres culturellement, n'ayant pas de musique en propre et se contentant des standards de la région, n'ayant pas de production artistique ni artisanale. 
Avec tout le bois qu'il y autour de chez moi, je n'ai jamais vu un seul parquet, dommage.
Les discussions avec les jeunes du village tournent donc rapidement dans le vide et les vieux me rabâchent des histoires que je commence à bien connaître. Je passe de plus en plus mes soirées dans ma chambre, n'ayant que peu d'échanges stimulants ou enrichissants. Certaines fois, je découvre de nouvelles pratiques traditionnelles ou des tabous anciens qui me rappelle pourquoi je suis là, mais ce que peuvent me raconter mes hôtes se ramène à peu de choses et les histoires que je peux raconter ne les intéressent pas. Ils ne cherchent pas à découvrir ma culture, ni ce que j'ai pu découvrir pendant mes voyages. 
J'ai parfois l'impression d'être dans une salle d'attente entre deux portes.
Si la spartialité de mon habitat et la pauvreté de mon alimentation sont difficiles à supporter, la faiblesse des échanges humains me pèse davantage. Je peux m'arranger, construire un banc supplémentaire ou acheter une lampe de chevet pour ma chambre. Je ramène de la ville des noix du brésil, des fruits et des légumes. Et pour les échanges humains, j'ai internet, mais ce n'est pas la même chose. La vacuité de mon quotidien me pèse lourdement et reste pour moi une difficulté du travail de terrain bien pire que les risques sanitaires et les discussions financières interminables.  
Comme quoi, le contact avec les indigènes sud-américains reste encore aujourd'hui un défi.

mercredi 18 juin 2014

Une balade à Belém do Pará

J'ai laissé Belém derrière moi depuis presque deux semaines, et suis de retour au village. J'ai retrouvé mon collègue de boulot et je bosse donc activement. Je prends néanmoins un peu de mon temps de pause, depuis mon hamac, pour vous parler de Belém. J'aurais dû le faire plus tôt, j'ai l'impression d'avoir vécu plein de choses depuis et d'avoir oublié ce que je voulais vous raconter. Tant mieux pour vous, j'écrirai peu et vous proposerai seulement une grosse quantité de photos.

Je me souviens pourtant clairement de mes premières impressions. Arrivant de Bolivie, ce qui m'a le plus marqué, ce sont les voitures neuves. Le taxi qui m'emmène à l'hôtel est une berline avec la clim et le chauffeur à le réflexe de mettre sa ceinture de sécurité, chose que je n'ai vu dans aucune voiture bolivienne. Ce n'est pas le seul, je vois de nombreuses voitures neuves dans les rues de cette ville. Il y a une énorme pauvreté mais néanmoins une classe moyenne similaire à l'occidentale. De fait, c'est une vraie ville, avec son histoire, ses disparités et ses curiosités.

Art, hôtellerie, club nautique et œuvre postale.
Je n'ai compris que peu de choses à l'histoire de la ville, malgré une chouette visite à la maison du gouverneur, dont vous pouvez voir les photos dans un autre article qui parle de tout autre chose. Je vais néanmoins tenter de vous montrer trois aspects de la ville, sa richesse passée et actuelle, sa pauvreté actuelle et le faste de ses églises intemporelles. La ville de Belém du Pará a d'abord été fondée comme poste avancé colonial, d'où la présence d'un impressionnant fortin à l'entrée du port.

Une batterie de canons qui lézardent au soleil.

Un canon encore d’aplomb. J'ajuste mon tir et rate mon cadrage.

En plein tournage de...Amazonian Karate Kid ?

Belém a ensuite connu ses heures de gloire pendant la Belle-Epoque. L'exploitation du caoutchouc enrichissait cette ville portuaire et permirent à quelques riches d'offrir à la ville des allées de manguiers, une des spécificités de la ville, ainsi que de belles demeures autour du port. Celui-ci fonctionne encore, et les berges sont encore devenues tendance avec la construction d'une promenade et de docks modernes.

Depuis le fortin, à gauche une station de service pour les bateaux, au centre en rouge le marché de poisson.

Le port de Belém, avec ses anciens bâtiments encore glorieux d'un côté...

...de l'autre les pauvres pêcheurs qui se douchent à l'eau de mer, pendant que le touriste les photographie.

Les Docks modernes, grands entrepôts avec une plateforme sur rail sous le plafond où joue un guitariste translaté.

D'autres espaces urbains découpent la ville, notamment deux parcs, un dépendant d'un musée historique, très lié à l'université et aux personnes qui ont organisé le congrès de linguistique dans la ville, et un autre parc plus urbain, moins intéressant mais dans lequel il y a un phare permettant des vues touristiques de la ville depuis les hauteurs.

Citerne du parc transformée en château baroque par le fondateur du parc, on se croirait au palais du facteur Cheval.


J'ai trop de photos de ce parc magnifique, voici quelques aperçus.

L'autre parc bien plus moderne, et presque trop paysagé pour être honnête.

La ville en mode carte postale, depuis le phare (au centre).
Redescendant dans la ville et arpentant ses rues, on peut découvrir des quartiers vraiment très pauvres, la vieille ville a perdu tout ses commerces sauf peut-être quelques ferronniers et le marché aux poissons laisse une impression étrange. Les rues marchantes un dimanche également, semblant abandonnées.
Deux immeubles assez typiques de ce qu'est la ville.

La caserne de pompier, comme une dédicace à mon pote pompier ( à mi-temps !)

La rue du marché, un dimanche. Au centre, une ligne de tramway qui ne fonctionne plus depuis des lustres.
Et pour finir le tour de la ville, quelques photos d'églises, toutes de dorures et d'excès. Je reviendrai peut-être sur cet article plus tard, j'ai l'impression de n'avoir rien raconté. Mais bon, au moins vous pouvez voir les photos de ce court séjour à Belém du Pará !
La plus ancienne église je crois, proche du club nautique du début.

Grandiose et naïf, les représentations religieuses en Amérique du Sud ont toujours quelque chose de surprenant.

Une autre église, tout aussi démesurée.

En face de l'église, un bâtiment avec une dépouille, et des promesses moins pesantes que des cadenas.

dimanche 8 juin 2014

Une vision de Belém do Pará

Je suis à Santa Cruz de la Sierra, Bolivie, depuis quelques jours et je trie mes photos du Brésil. Je pense vous proposer quelques articles dans lesquels je parlerai de la ville et des impressions qu'elle m'a fais, mais je ne me sens pas inspiré ce soir, aussi je vous propose seulement quelques photos de murs de la ville, que j'ai bien aimé. La suite sera pour plus tard. 

Quelques mots d'explications, pour ceux qui auraient zappé le message précédent. J'ai passé dix jours à Belém, la capitale du département du Pará, au nord du Brésil. Je n'ai rien visité la première semaine mais je me suis bien rattrapé ensuite, en marchant énormément. J'ai découverts de nombreux quartiers de la ville, que je vous présenterai plus tard, avec quelques remarques générales. J'ai trouvé la ville peu rassurante, et à de nombreuses reprises, je n'ai pas osé sortir mon appareil photo. Les quelques photos qui suivent sont donc quelques exemples de peintures murales, une pratique très répandue dans cette ville, sur tout types de murs. J'aurais aimé vous en montrer encore plus, mais vous avez déjà là de beaux spécimens. Pour en voir plus, allez faire un tour sur l'excellente carte des graffitis brésiliens !

Au premier plan, sous la barrière, un canal puant.

Un mur de la vieille ville.

Une maison à moitié en ruine, récupérée par la nature et l'art.

Un autre mur de la vieille ville, peut-être qu'il y a un collectif derrière tout ça, car c'est le même type de court mur.

Un tag plus classique, mais j'aime bien le lettrage, même si je ne comprends pas le mot écrit.

Nette différence entre les bâtiments flambant neufs et les vieux murs colorés.

Une fresque parmi d'autres, j'en ai vu tant que je n'ai pas photographié !

mardi 3 juin 2014

Conférence de linguistique

Un article à part, pour une semaine hors Bolivie. A l'occasion du colloque international Amazonicas V qui a eut lieu à Belém, au nord du Brésil, j'ai pu voyager un peu et plonger dans un bain de linguistique pure. Trois thèmes étaient à l'honneur cette semaine, la prédication non-verbale, la phonologie au delà du mot et la famille de langue tupi. C'est dans ce dernier thème que je m'étais inscrit, pour présenter un petit quelque chose en vingt minutes. La conférence se déroulait dans un hôtel, où j'ai pris une chambre pour la semaine, bien que ce ne fut pas des moins luxueux, mais un peu de confort faisait du bien après un mois de Bolivie.
L'hôtel en bleu et le restaurant au premier blanc, au bord de l'Amazone (Rio Guamá à cet endroit du delta).
Durant l'évènement, je n'ai pris quasiment aucune photo, et je ne suis que très peu sortis en ville, et ce n'est qu'après, pendant les cinq jours supplémentaires que je m'étais réservé que j'ai pu découvrir la ville. La photo suivante, en deux parties, a été prise par l'équipe d'encadrement, qui étaient fort nombreuse, comme c'est toujours le cas dans ce genre d'évènement d'envergure. Oui oui, c'était un colloque assez reconnu, avec une soixantaine d'intervenants, dont les précédentes itérations furent dans d'autres pays amazoniens, toujours avec de jolies retombées, notamment en terme de publications scientifiques dans des revues. C'était donc un enjeux pour moi.
La salle de la conférence avec à gauche un détail du fond.
Avant d'être un enjeux, c'était une excellente occasion de rencontrer mes collègues linguistes, ceux qui travaillent comme moi, en partant sur le terrain pour étudier les langues dans les communautés, pour écrire des grammaires. Je ne critique absolument pas là les autres approches linguistiques, mais nous n'avons pas les mêmes méthodologies, problématiques ni surtout difficultés professionnelles. Et quand j'entendais les périples que doivent faire certains collègues pour atteindre les villages reculés, ça me fait relativiser sur la pénibilité de mon séjour bolivien. Et il s'est avéré que nombre de mes collègues sont plutôt sympas, et plusieurs sont de ma génération, je n'ai pas eut l'impression d'être le petit nouveau qui débarque mais bien un membre de la tribu.
La vue depuis le restaurant.
Durant la semaine, les conférences s'étalaient de 9h du matin jusqu'à 19h, avec deux heures de pause à midi, pendant lesquelles je profitais souvent de la piscine de l'hôtel. Le soir, nous mangions au restaurant de l'hôtel, ou parfois en ville, car il était terriblement cher, même si ça nous revenait au même prix en ville, puisqu'il fallait y aller en taxi. Quand je dis cher, c'était des plats à 40 euros pour trois personnes. Heureusement que les caïpirinhas n'étaient pas trop cher. Le dernier jour, les organisateurs avait prévus de nous faire traverser le delta en bateau pour manger à peu près la même chose mais dans un autre cadre. Les photos qui suivent proviennent de cette sortie. Et pendant que j'en parle, une fois là-bas, j'ai plongé à l'eau en suivant l'exemple de quelques collègues et j'ai nagé un peu dans l'eau boueuse de l'Amazone !
En face de l'hôtel, à l'embouche d'un bras de fleuve qui découpe deux petites îles sauvages.
Mais revenons à la semaine de conférences. Comme je disais, il y avait plusieurs thèmes et le mien se déroulait entre le mercredi après-midi et le jeudi, ma présentation tombant le jeudi matin. Le début de la semaine fut donc en partie consacré à la terminer. Oui, je n'étais pas prêt très en avance, mais je fus étonné de m'apercevoir que c'était le lot de tous, même des plus habitués. La difficulté fut que je ne présentais pas seul. Le sujet que nous avions choisis ensemble, avec Swintha et Eva-Maria, deux collègues linguistes portait sur les postpositions dans les langues tupi-guarani du sud.
Je vous sens troublé, tout comme l'eau de ce bras de fleuve, alors avançons.
Les langues tupi-guarani du sud ce sont celles parlées en Bolivie et au Paraguay. Il se trouve que Swintha aussi étudiait en Bolivie, d'abord une autre langue de la région puis une langue d'un groupe éteint, que nous avons comparé à la langue des Sirionos dans un article à paraître prochainement (dans une revue scientifique, pas ici, vous vous doutez bien). Content de notre collaboration, nous avons proposé à Eva-Maria de poursuivre ensemble, étant à l'étude d'une langue du Paraguay et connaissant les autres de ce pays. Au total on a donc rassemblé des données d'une douzaine de langue afin de proposer des analyses permettant à terme de discuter les origines des séparations de ces langues, les époques où elles se sont produites. Eva-Maria a pu venir à la conférence tandis que Swintha est actuellement en Éthiopie, où elle donne des cours de linguistique.
Pas mal de circulation, jusqu'à ce que nous arrivions à notre quai, à droite.
La communication fut difficile dans les mois précédents, Eva est allemande mais elle prépare sa thèse au Brésil et nous communiquions en anglais, quand les trois fuseaux horaires nous le permettaient. Les postpositions, ce sont dans ces langues un peu comme les prépositions en français, elles permettent d'introduire les compléments non-obligatoires. Ce qui était intéressant d'abord, c'est que dans certaines langues il n'y avait qu'un élément pour tout les sens possibles d'ajouts (locatif de but (vers quelque part), source (de quelque part/quelqu'un), comitatif (avec quelqu'un), bénéfactif (pour quelqu'un), causal (à cause de quelqu'un), instrumental (avec quelque chose)), tandis que d'autres langues présentent des éléments distincts.
Derrière nous, au fond, Belém.
Plus intéressant encore est le fait que certaines langues utilisent ce même élément pour marquer l'objet du verbe, et que ce marquage est différent selon s'il s'agit de première personne ou de troisième, selon s'il s'agit d'un humain ou d'un animal. C'est relativement rare dans les langues du monde, donc nous avons dû expliquer plus précisément ce point, et c'est Eva qui s'en est chargée, étant déjà intéressée par ce sujet auparavant. Elle mit longtemps à voir l'intérêt de la première partie (sa langue ne présentant que deux éléments) et nous fumes forcés d'attendre ses données pour avancer. J'en ai profité pour rédiger les diapositives en Latex, un traitement de texte qui en jette, mais qui nécessite quelques révisions quand on ne l'utilise pas pendant longtemps. Et Eva ne savait pas s'en servir alors j'ai dû écrire ses diapo, ce qui a ralentis un peu le processus.
Une barge garée à côté du restaurant.
Au final, nous avons réussis à finir dans les temps et à présenter à peu près correctement. J'ai galéré à formuler mes phrases en anglais et Eva a oublié une partie des conclusions à sa partie, mais j'ai pu les faire avant de passer aux conclusions générales et ça a été. Peu de questions vinrent de la salle, mais plusieurs discussions intéressantes nous aidèrent par la suite. C'était donc une bonne expérience, même s'il aurait été préférable d'avoir plus avancé avant le début du colloque. Nous avons néanmoins dans l'idée de poursuivre notre collaboration, qui nous a beaucoup enrichie. Le voyage s'arrête là pour ce soir, la visite de la ville sera pour une prochaine fois ! J'espère que ça ne vous a pas trop ennuyé !
Au loin, Belém sous la pluie.