Pitch

Fragments de voyages en Bolivie par un apprenti linguiste étudiant la langue des Siriono.

mercredi 18 juin 2014

Une balade à Belém do Pará

J'ai laissé Belém derrière moi depuis presque deux semaines, et suis de retour au village. J'ai retrouvé mon collègue de boulot et je bosse donc activement. Je prends néanmoins un peu de mon temps de pause, depuis mon hamac, pour vous parler de Belém. J'aurais dû le faire plus tôt, j'ai l'impression d'avoir vécu plein de choses depuis et d'avoir oublié ce que je voulais vous raconter. Tant mieux pour vous, j'écrirai peu et vous proposerai seulement une grosse quantité de photos.

Je me souviens pourtant clairement de mes premières impressions. Arrivant de Bolivie, ce qui m'a le plus marqué, ce sont les voitures neuves. Le taxi qui m'emmène à l'hôtel est une berline avec la clim et le chauffeur à le réflexe de mettre sa ceinture de sécurité, chose que je n'ai vu dans aucune voiture bolivienne. Ce n'est pas le seul, je vois de nombreuses voitures neuves dans les rues de cette ville. Il y a une énorme pauvreté mais néanmoins une classe moyenne similaire à l'occidentale. De fait, c'est une vraie ville, avec son histoire, ses disparités et ses curiosités.

Art, hôtellerie, club nautique et œuvre postale.
Je n'ai compris que peu de choses à l'histoire de la ville, malgré une chouette visite à la maison du gouverneur, dont vous pouvez voir les photos dans un autre article qui parle de tout autre chose. Je vais néanmoins tenter de vous montrer trois aspects de la ville, sa richesse passée et actuelle, sa pauvreté actuelle et le faste de ses églises intemporelles. La ville de Belém du Pará a d'abord été fondée comme poste avancé colonial, d'où la présence d'un impressionnant fortin à l'entrée du port.

Une batterie de canons qui lézardent au soleil.

Un canon encore d’aplomb. J'ajuste mon tir et rate mon cadrage.

En plein tournage de...Amazonian Karate Kid ?

Belém a ensuite connu ses heures de gloire pendant la Belle-Epoque. L'exploitation du caoutchouc enrichissait cette ville portuaire et permirent à quelques riches d'offrir à la ville des allées de manguiers, une des spécificités de la ville, ainsi que de belles demeures autour du port. Celui-ci fonctionne encore, et les berges sont encore devenues tendance avec la construction d'une promenade et de docks modernes.

Depuis le fortin, à gauche une station de service pour les bateaux, au centre en rouge le marché de poisson.

Le port de Belém, avec ses anciens bâtiments encore glorieux d'un côté...

...de l'autre les pauvres pêcheurs qui se douchent à l'eau de mer, pendant que le touriste les photographie.

Les Docks modernes, grands entrepôts avec une plateforme sur rail sous le plafond où joue un guitariste translaté.

D'autres espaces urbains découpent la ville, notamment deux parcs, un dépendant d'un musée historique, très lié à l'université et aux personnes qui ont organisé le congrès de linguistique dans la ville, et un autre parc plus urbain, moins intéressant mais dans lequel il y a un phare permettant des vues touristiques de la ville depuis les hauteurs.

Citerne du parc transformée en château baroque par le fondateur du parc, on se croirait au palais du facteur Cheval.


J'ai trop de photos de ce parc magnifique, voici quelques aperçus.

L'autre parc bien plus moderne, et presque trop paysagé pour être honnête.

La ville en mode carte postale, depuis le phare (au centre).
Redescendant dans la ville et arpentant ses rues, on peut découvrir des quartiers vraiment très pauvres, la vieille ville a perdu tout ses commerces sauf peut-être quelques ferronniers et le marché aux poissons laisse une impression étrange. Les rues marchantes un dimanche également, semblant abandonnées.
Deux immeubles assez typiques de ce qu'est la ville.

La caserne de pompier, comme une dédicace à mon pote pompier (— à mi-temps !)

La rue du marché, un dimanche. Au centre, une ligne de tramway qui ne fonctionne plus depuis des lustres.
Et pour finir le tour de la ville, quelques photos d'églises, toutes de dorures et d'excès. Je reviendrai peut-être sur cet article plus tard, j'ai l'impression de n'avoir rien raconté. Mais bon, au moins vous pouvez voir les photos de ce court séjour à Belém du Pará !
La plus ancienne église je crois, proche du club nautique du début.

Grandiose et naïf, les représentations religieuses en Amérique du Sud ont toujours quelque chose de surprenant.

Une autre église, tout aussi démesurée.

En face de l'église, un bâtiment avec une dépouille, et des promesses moins pesantes que des cadenas.

dimanche 8 juin 2014

Une vision de Belém do Pará

Je suis à Santa Cruz de la Sierra, Bolivie, depuis quelques jours et je trie mes photos du Brésil. Je pense vous proposer quelques articles dans lesquels je parlerai de la ville et des impressions qu'elle m'a fais, mais je ne me sens pas inspiré ce soir, aussi je vous propose seulement quelques photos de murs de la ville, que j'ai bien aimé. La suite sera pour plus tard. 

Quelques mots d'explications, pour ceux qui auraient zappé le message précédent. J'ai passé dix jours à Belém, la capitale du département du Pará, au nord du Brésil. Je n'ai rien visité la première semaine mais je me suis bien rattrapé ensuite, en marchant énormément. J'ai découverts de nombreux quartiers de la ville, que je vous présenterai plus tard, avec quelques remarques générales. J'ai trouvé la ville peu rassurante, et à de nombreuses reprises, je n'ai pas osé sortir mon appareil photo. Les quelques photos qui suivent sont donc quelques exemples de peintures murales, une pratique très répandue dans cette ville, sur tout types de murs. J'aurais aimé vous en montrer encore plus, mais vous avez déjà là de beaux spécimens. Pour en voir plus, allez faire un tour sur l'excellente carte des graffitis brésiliens !

Au premier plan, sous la barrière, un canal puant.

Un mur de la vieille ville.

Une maison à moitié en ruine, récupérée par la nature et l'art.

Un autre mur de la vieille ville, peut-être qu'il y a un collectif derrière tout ça, car c'est le même type de court mur.

Un tag plus classique, mais j'aime bien le lettrage, même si je ne comprends pas le mot écrit.

Nette différence entre les bâtiments flambant neufs et les vieux murs colorés.

Une fresque parmi d'autres, j'en ai vu tant que je n'ai pas photographié !

mardi 3 juin 2014

Conférence de linguistique

Un article à part, pour une semaine hors Bolivie. A l'occasion du colloque international Amazonicas V qui a eut lieu à Belém, au nord du Brésil, j'ai pu voyager un peu et plonger dans un bain de linguistique pure. Trois thèmes étaient à l'honneur cette semaine, la prédication non-verbale, la phonologie au delà du mot et la famille de langue tupi. C'est dans ce dernier thème que je m'étais inscrit, pour présenter un petit quelque chose en vingt minutes. La conférence se déroulait dans un hôtel, où j'ai pris une chambre pour la semaine, bien que ce ne fut pas des moins luxueux, mais un peu de confort faisait du bien après un mois de Bolivie.
L'hôtel en bleu et le restaurant au premier blanc, au bord de l'Amazone (Rio Guamá à cet endroit du delta).
Durant l'évènement, je n'ai pris quasiment aucune photo, et je ne suis que très peu sortis en ville, et ce n'est qu'après, pendant les cinq jours supplémentaires que je m'étais réservé que j'ai pu découvrir la ville. La photo suivante, en deux parties, a été prise par l'équipe d'encadrement, qui étaient fort nombreuse, comme c'est toujours le cas dans ce genre d'évènement d'envergure. Oui oui, c'était un colloque assez reconnu, avec une soixantaine d'intervenants, dont les précédentes itérations furent dans d'autres pays amazoniens, toujours avec de jolies retombées, notamment en terme de publications scientifiques dans des revues. C'était donc un enjeux pour moi.
La salle de la conférence avec à gauche un détail du fond.
Avant d'être un enjeux, c'était une excellente occasion de rencontrer mes collègues linguistes, ceux qui travaillent comme moi, en partant sur le terrain pour étudier les langues dans les communautés, pour écrire des grammaires. Je ne critique absolument pas là les autres approches linguistiques, mais nous n'avons pas les mêmes méthodologies, problématiques ni surtout difficultés professionnelles. Et quand j'entendais les périples que doivent faire certains collègues pour atteindre les villages reculés, ça me fait relativiser sur la pénibilité de mon séjour bolivien. Et il s'est avéré que nombre de mes collègues sont plutôt sympas, et plusieurs sont de ma génération, je n'ai pas eut l'impression d'être le petit nouveau qui débarque mais bien un membre de la tribu.
La vue depuis le restaurant.
Durant la semaine, les conférences s'étalaient de 9h du matin jusqu'à 19h, avec deux heures de pause à midi, pendant lesquelles je profitais souvent de la piscine de l'hôtel. Le soir, nous mangions au restaurant de l'hôtel, ou parfois en ville, car il était terriblement cher, même si ça nous revenait au même prix en ville, puisqu'il fallait y aller en taxi. Quand je dis cher, c'était des plats à 40 euros pour trois personnes. Heureusement que les caïpirinhas n'étaient pas trop cher. Le dernier jour, les organisateurs avait prévus de nous faire traverser le delta en bateau pour manger à peu près la même chose mais dans un autre cadre. Les photos qui suivent proviennent de cette sortie. Et pendant que j'en parle, une fois là-bas, j'ai plongé à l'eau en suivant l'exemple de quelques collègues et j'ai nagé un peu dans l'eau boueuse de l'Amazone !
En face de l'hôtel, à l'embouche d'un bras de fleuve qui découpe deux petites îles sauvages.
Mais revenons à la semaine de conférences. Comme je disais, il y avait plusieurs thèmes et le mien se déroulait entre le mercredi après-midi et le jeudi, ma présentation tombant le jeudi matin. Le début de la semaine fut donc en partie consacré à la terminer. Oui, je n'étais pas prêt très en avance, mais je fus étonné de m'apercevoir que c'était le lot de tous, même des plus habitués. La difficulté fut que je ne présentais pas seul. Le sujet que nous avions choisis ensemble, avec Swintha et Eva-Maria, deux collègues linguistes portait sur les postpositions dans les langues tupi-guarani du sud.
Je vous sens troublé, tout comme l'eau de ce bras de fleuve, alors avançons.
Les langues tupi-guarani du sud ce sont celles parlées en Bolivie et au Paraguay. Il se trouve que Swintha aussi étudiait en Bolivie, d'abord une autre langue de la région puis une langue d'un groupe éteint, que nous avons comparé à la langue des Sirionos dans un article à paraître prochainement (dans une revue scientifique, pas ici, vous vous doutez bien). Content de notre collaboration, nous avons proposé à Eva-Maria de poursuivre ensemble, étant à l'étude d'une langue du Paraguay et connaissant les autres de ce pays. Au total on a donc rassemblé des données d'une douzaine de langue afin de proposer des analyses permettant à terme de discuter les origines des séparations de ces langues, les époques où elles se sont produites. Eva-Maria a pu venir à la conférence tandis que Swintha est actuellement en Éthiopie, où elle donne des cours de linguistique.
Pas mal de circulation, jusqu'à ce que nous arrivions à notre quai, à droite.
La communication fut difficile dans les mois précédents, Eva est allemande mais elle prépare sa thèse au Brésil et nous communiquions en anglais, quand les trois fuseaux horaires nous le permettaient. Les postpositions, ce sont dans ces langues un peu comme les prépositions en français, elles permettent d'introduire les compléments non-obligatoires. Ce qui était intéressant d'abord, c'est que dans certaines langues il n'y avait qu'un élément pour tout les sens possibles d'ajouts (locatif de but (vers quelque part), source (de quelque part/quelqu'un), comitatif (avec quelqu'un), bénéfactif (pour quelqu'un), causal (à cause de quelqu'un), instrumental (avec quelque chose)), tandis que d'autres langues présentent des éléments distincts.
Derrière nous, au fond, Belém.
Plus intéressant encore est le fait que certaines langues utilisent ce même élément pour marquer l'objet du verbe, et que ce marquage est différent selon s'il s'agit de première personne ou de troisième, selon s'il s'agit d'un humain ou d'un animal. C'est relativement rare dans les langues du monde, donc nous avons dû expliquer plus précisément ce point, et c'est Eva qui s'en est chargée, étant déjà intéressée par ce sujet auparavant. Elle mit longtemps à voir l'intérêt de la première partie (sa langue ne présentant que deux éléments) et nous fumes forcés d'attendre ses données pour avancer. J'en ai profité pour rédiger les diapositives en Latex, un traitement de texte qui en jette, mais qui nécessite quelques révisions quand on ne l'utilise pas pendant longtemps. Et Eva ne savait pas s'en servir alors j'ai dû écrire ses diapo, ce qui a ralentis un peu le processus.
Une barge garée à côté du restaurant.
Au final, nous avons réussis à finir dans les temps et à présenter à peu près correctement. J'ai galéré à formuler mes phrases en anglais et Eva a oublié une partie des conclusions à sa partie, mais j'ai pu les faire avant de passer aux conclusions générales et ça a été. Peu de questions vinrent de la salle, mais plusieurs discussions intéressantes nous aidèrent par la suite. C'était donc une bonne expérience, même s'il aurait été préférable d'avoir plus avancé avant le début du colloque. Nous avons néanmoins dans l'idée de poursuivre notre collaboration, qui nous a beaucoup enrichie. Le voyage s'arrête là pour ce soir, la visite de la ville sera pour une prochaine fois ! J'espère que ça ne vous a pas trop ennuyé !
Au loin, Belém sous la pluie.

dimanche 18 mai 2014

Veillées et loges

Ce week-end, c'était l'anniversaire de l'église d'Ibiato, et comme je ne suis pas tombé dans la marmite d'eau bénite quand j'étais petit, j'ai du mal avec tout ça. C'est de ça que je voudrai vous parler aujourd'hui, du sentiment religieux, des croyances et des églises. Amen. Et pour rendre supportables mes derniers paragraphes d'un athéisme fulgurant, je vous propose à nouveau des photos de nuit du village d'Ibiato, prises pendant une soirée de la semaine ainsi que pendant ce week-end. J'en avais déjà un peu parlé il y a deux ans.
Il faisait déjà nuit, je testais les réglages de mon appareil photo.
L'église d'Ibiato est une église évangélique quadrangulaire (c'est pas la forme, c'est le nom du consortium) fondée pour civiliser les sauvages du coin, les sirionos. Elle n'a que quatre-vingt ans et le souvenir du fondateur est encore très présent. Jusque dans les années 90, le fils du fondateur continuait ses messes dans le très-saint édifice surplombant le village. Ensuite, une grosse vague de débauche, due notamment à l'ouverture d'une route à proximité, qui a entrainé des arrivées d'alcool et des départs en nombre. Un nouveau pasteur a finalement été nommé l'année dernière, un fils du village, qui ne parle plus la langue faute de l'avoir pratiquée mais qui vit ici et veut relancer l'activité de l'église.
Voilà l'église d'Ibiato, avec son nouveau toit un éclairage nuit d'orient.

Pour cela, il invite régulièrement des pasteurs venant d'autres églises, notamment de La Paz, de Cochabamba et de Santa Cruz. L'ONG Samaritan's Purse, les bons samaritains, sont aussi des frères et tout ce beau monde était là pour l'anniversaire de l'église. C'est quelque chose qui m'a étonné. Ils sont d'églises différentes, et pourtant se réunissent. Quant on vient d'un pays où les villages ont des cimetières catholiques et des cimetières protestants, ça fait bizarre. Ici, il y a plusieurs églises, et même au sein du village, il y a deux églises, mais il n'y a pas de compétition, ils sont tous frères. J'comprenais pas trop au départ, mais finalement dans leur logique ils sont unis par l'amour du Christ, ça fait sens pour eux. Probablement comme deux supporteurs de foot qui peuvent parler de leur passion sans pourtant supporter les mêmes joueurs.
Deux maisons de l'autre côté de la colline.
Ah oui, ils ont tous adopté la croyance en Dieu. Pas un ne la remet en cause et ils ne comprennent pas que je puisse ne pas croire. Un dimanche soir, Gardenia, une fille qui a habité un temps la maison de mes hôtes me demanda si j'allais au culte. Le dialogue a à peu près donné ça (à une traduction près) :
- Tu vas au culte ?
- J'crois pas.
- Pourquoi ?
- J'crois pas.
Depuis l'église, éclairage public et herbe d'un vert surnaturel.

L'église d'Ibiato tombait en ruine par endroit, des chauve-souris y avaient leurs nids, elle était en triste état, et pour nettoyer leurs cœurs, ils ont voulus rénover leur bâtiment. Pour cela, point de campagne de dons, pas de sollicitations à la cantonade (j'suis sûr qu'il y a un nom pour les membres d'une église, mais il m'échappe...les dévots ? la congrégation ?), pas d'appel à la bonne volonté mais d'abord une prière et la rédaction d'une sollicitation pour les autres églises. Et j'étais là au moment où ça s'est fait, j'ai donné un léger coup de main en tapant les courriers, en gardant le contact via internet avec quelques pasteurs, du coup, ils me remercient à chaque fois pour mon aide. Une fois les tuiles payées, il fallait s'y mettre, et c'est devenu plus compliqué.
Depuis le même endroit, levé de lune.

Ils ont traîné, comme d'habitude, puis est venue la pluie et les travaux ont été interrompus pendant des mois, le temps que le bois sèche, ce qui est compliqué sous les tropiques. Une fois fait, ils ont eut du mal à motiver les gens, et ils se retrouvaient régulièrement à deux-trois seulement sur le chantier pour travailler. Ce qui ne m'étonne guère, connaissant l'absence de motivation au travail des gens ici. C'est assez fulgurant à quel point ils ne foutent rien, et particulièrement les hommes. Ce qui n'a pas empêché un des pasteurs de faire une longue explication sur les rôles genrés dans la famille, le fait que la femme ai été créée à partir de l'homme et qu'elle existe pour le servir. Un moment tout à fait désagréable.
Pendant ce temps-là, les pauvres squattent la maison communale et personne pour les aider à construire leur propre maison.
Pour les motiver au travail, je leur ai rendu une petite visite et j'ai pris quelques photos des travailleurs, que j'ai envoyé à un pasteur de La Paz avec qui j'étais resté en contact, ainsi qu'à Anne Priest, la missionnaire de l'Institut Linguistique d'Eté qui était là dans les années quatre-vingt pour traduire la Bible et qui avait écrit également un petit livret de chants que quelques femmes utilisent encore. Celle-ci m'a répondu et à été très émue de recevoir les nouvelles du village que je lui ai envoyé, répondant à ma proposition d'écrire une longue lettre pour donner de ses nouvelles. Je me suis donc retrouvé avec une jolie surprise pour les sirionos, qui fut bien plus que ce à quoi ils s'attendaient.
Et voilà le résultat le soir de l'inauguration, avec la Lune derrière l'église.

L'église a été terminée deux jours avant l'anniversaire et ils ont pu faire l'inauguration prévue. Deux mariages étaient prévus, dont celui de mes hôtes, mais ils furent annulés car les gens sont pas foutus de s'organiser correctement. Ils ont finis le toit et ont passé un coup de peinture blanche et moutarde sur les colonnes. Les pasteurs ont débarqué le vendredi, et je suis allé faire un tour à la messe du soir, voir s'ils me donneraient la parole pour lire la lettre venue de loin, ce qui n'a pas été le cas. J'en ai eut marre au milieu et je me suis enfuis entre deux alléluias. Le lendemain, je réussis assez bien à les esquiver et à bosser, jusqu'à retourner au culte du soir, avec les miquettes. J'voulais leur lire cette lettre, et en même temps j'avais peur, car lire à haut voix dans une langue étrangère, c'est difficile, encore plus quand il y a des codes cryptiques du genre 1 Cor 3:16.
J'ai pas appris ça à l'école moi (bim badaboum transition pimpom)

Le pasteur m'a donné la parole assez tôt dans la soirée, et je me suis avancé, ne sachant pas vraiment comment j'allais me débrouiller. J'ai pris le micro, et j'ai regardé cette église remplie, peut-être une centaine de personne en tout, avec les invités. J'ai expliqué qui était la personne dont j'allais lire la lettre, je leur ai demandé d'excuser mon accent, et le fait que sa lettre commençait non pas en espagnol mais en siriono. Le pasteur m'a demandé tout étonné si j'allais lire dans sa langue, j'ai confirmé et je me suis lancé. J'ai déjà parlé en public à plusieurs reprises, mais jamais comme ça. Les gens n'en revenaient pas, je restais concentré sur mon papier mais sentais qu'ils me jugeaient, et qu'ils étaient étonnés de m'entendre m'exprimer dans leur langue. Enchaîner avec l'espagnol fut plus facile et je me suis bien débrouillé. J'ai écouté ensuite un moment et me suis enfuis de nouveau.
Redescendant de l'église, vers ma maison, au centre. A gauche, le château d'eau qui ne finira jamais.

Dimanche, un jour que je devais également consacrer au boulot, étant sur la brèche pour terminer une analyse que je dois présenter la semaine prochaine dans une conférence avec des collègues au Brésil. Heureusement, un pasteur est venu me réveiller dès l'aube pour me demander de lui passer les fameuses vidéos que je possède, des documentaires sur les Siriono. Il avait compris que je devais prêter mon ordinateur à l'église pour diffuser des vidéos à 7h, sauf qu'ici ils ne font pas la différence entre l'heure matinale et l'heure nocturne et il m'a donc réveillé pour rien. D'autres pasteurs ensuite puis la messe matinale où je ne voulais pas aller. J'y suis néanmoins allé, parce qu'ils voulaient que je prête mon ordinateur à un moment, et qu'ils m'ont téléphoné pour me demander de monter dans l'instant, me faisant subir deux heures de sermons.
Une vache dans la lumière d'un phare, ruminant les comparaisons bibliques.

Les nombreuses idées qu'ils ont avancé m'ont toutes convaincus de mon athéisme, du fait que je ne suis pas d'accord du tout avec nombre de messages transmis par la Bible. L'idée principale me pose problème, la déresponsabilisation de l'individu dans ce qu'il lui arrive. Pour entrer un peu plus dans le détail, quelques points qui me déplaisent : le fait de placer l'homme comme supérieur aux autres animaux dont il fait partis lui octroyant le droit de tuer et de manger sans aucune considération pour la vie sensible ; la vision de l'environnement comme étant au service de l'homme et non un bien à protéger ; le jugement excessivement négatif contre ce qui ne correspond pas à la norme, à une prétendue nature humaine ; la diversité des langues considérée comme une malédiction et non comme une richesse ; l'appauvrissement de la réflexion scientifique provoquée par la conviction de vérité des légendes bibliques, etc. chaque jour, la liste va s'allongeant.
La voiture qui passe, c'est Dieu, elle existe mais on ne la voit pas.
Les actes de fois, le dogme, me gênent aussi. S'adresser à une foule en lui racontant des contes, c'est bien, prétendre qu'ils sont vrais pour leur inculquer des valeurs, ça ne me plaît pas. Et puis, il y a différentes manières de s'adresser aux gens, soit en faisant appel à leur intelligence soit à leur croyance, qui est le contraire de l'intelligence, qui est de l'aveuglement. Les messages de la Bible sont remplis de contradictions, d'incohérences et d'hésitations dues au fait que le texte a été écrit par de nombreuses personnes durant des années, puis traduit à de nombreuses reprises. Prétendre que c'est un message cohérent directement transmis par Dieu est d'une stupidité totale. Et puis, il y a un côté spectaculaire dans les messes, les pasteurs se mettent en scène et usent démesurément de l'argument d'autorité pour rompre les processus de réflexion des gens et les faire mémoriser des phrases à moitié dénuées de sens, et ça, ça ne me plaît pas du tout.

Je trouve ça beaucoup plus joli sans présence divine.
Cependant, l'action de l'église sur la société est complètement différente ici et dans la société dans laquelle j'ai grandis. Il y a beaucoup moins l'idée de menace, je trouve, et de nombreux services proposés autrement dans notre société ne le sont que par l'église ici. Notamment les garderies dominicales, le don de matériel scolaire et médical, l'écoute privée du pasteur. Je préfère largement ce qui existe dans nos sociétés à la place de ça, mais ici, faute de mieux, c'est quand même difficile de ne pas considérer le développement de l'église comme un léger progrès. Je vois également la baisse de consommation d'alcool d'un bon œil. Mais je ne voudrais pas que vous vous mépreniez sur mon avis, je ne trouve pas ça bien. C'est un pis-aller faute d'une autre offre sociale, qui apporte des solutions mais aussi beaucoup de problèmes, beaucoup de malaises sociaux, de déconsidérations personnelles, de déresponsabilisation.
Sans reparler du château d'eau qui n'avance pas, ils sont pas fichus de construire un enclos pour les vaches, qui dégueulassent le terrain de foot.
 
Mais je vais arrêter là mes critiques et en tirer déjà des conclusions, pour ne pas épuiser mes pauvres lecteurs qui se sont déjà farcis bien trop de mots.


De vivre dans une autre culture, j'aurais appris beaucoup de chose, changé certains points de vue, mais concernant la religion, ça ne m'a que davantage convaincu d'avancer sans elle. Mes croyances ne sont pas celles-là. La liberté n'est pas compatible avec le message biblique, l'égalité n'est pas ce que propose la Bible pour les êtres vivants, la solidarité n'est pas la charité. C'est définitif, je resterai chez moi les prochains dimanches, comme je l'ai toujours fais, dans ma maison.
Ma cabane, de nuit.
Et je vous dis à la prochaine, probablement depuis le Brésil, où je compte bien prendre de chouettes photos qui vous changeront un peu du cadre étroit de ce petit village perdu de Bolivie.


samedi 10 mai 2014

Utiliser une langue c'est l'altérer

Je vous prépare un article un peu long sur le support pédagogique que je conçois depuis le début de la semaine, mais j'attends d'avoir en main le premier brouillon pour vous en expliquer clairement la démarche. En attendant, un article court avec des photos prises autour de moi, du village sous la pluie et d'animaux en gros plan.
A droite depuis ma porte, le soleil éblouis malgré la pluie.
Une langue, c'est un objet insaisissable, qui n'existe que dans les esprits et dans les échanges. Chaque utilisation de la langue la fait évoluer, ajoutant des subtilités, du vocabulaire supplémentaire, une prononciation un peu différente, un effet de voix particulier. C'est assez évident de s'en rendre compte au quotidien. C'est encore plus flagrant lorsque la langue n'est plus la langue principale de communication, comme c'est le cas ici.
En face, le terrain de foot, hypothétique future place centrale du village.
Dans les deux villages d'Ibiato et Ngirai, la langue principale est l'espagnol, tandis que la population, environ 500 personnes en tout, est avec une courte majorité Siriono. Le fait est que les couples sont de plus en plus exogame, une personne du village avec une personne de l'extérieur. La culture commune transmise à l'enfant est alors plutôt celle de l'extérieur et la langue traditionnelle du village n’imprègne que très peu les nouveaux arrivants, encore moins leurs enfants. Les gens savent parler siriono mais ne le font pas. Ils peuvent penser, imaginer, rêver dans cette langue, mais pas communiquer. Cet état de fait transforme les actes de communications eux-mêmes, qui s'appauvrissent, laissant les locuteurs oublier petit à petit le vocabulaire, les spécificités de la langue.
A droite, le château d'eau toujours pas finis.
Cette situation est celle en cours depuis les années 90. Aujourd'hui, ils ne sont plus qu'une quarantaine à maîtriser la langue comme une langue maternelle, même si peu l'utilisent. Ma présence au village les y a pourtant incité et j'entends de plus en plus parler dans la langue, les gens s'interpeler dans la langue, même si parfois l'autre répond en espagnol. Le vocabulaire a morflé, des mots du quotidien manquent, les lacunes lexicales créées par l'évolution de la société n'ont pas été comblées dans la langue, des mots comme "âge" ou "anniversaire" n'existent pas, les Siriono n'ayant pas de calendrier avant que les espagnols ne leur en apporte un. La prononciation également a évolué, la logique de nasalisation s'est perdue, notamment car c'est un processus qui n'existe pas en espagnol. Pour expliquer cet exemple, prenons trois mots : rirï 'enfant', ätä 'tapir' et nyaka 'chien'. Pour parler du petit du chien on dira : nyaka rirï. Pour parler du petit du tapir : ätä ndirï. Ce changement du deuxième mot est normalement régulier, un automatisme, mais de moins en moins pratiqué.
J'ai extrait celui-ci de mon t-shirt, il me mordait pendant ma sieste.
Un autre aspect de l'altération de la langue, c'est son écriture. Historiquement, elle n'en disposait pas. Ce sont les missionnaires puis l'école qui leur a enseigné l'écriture, surtout celle de l'espagnol. Les lettres qui leur ont été proposées pour écrire leur propre langue ne correspondent pas à leurs sons, car les espagnols (ou américains parfois) ne les entendaient pas. Tout comme nous, nous serions bien incapable de rendre à l'écrit du chinois. En forçant les sons à entrer dans des cases qui ne leur correspondaient pas, ils ont induis un changement progressif de ces sons. Ça parait fou dit comme ça, mais c'est une réalité que j'observe au quotidien. Un exemple parmi d'autres, avec la voyelle spécifique qui est dans cette langue notée avec un ɨ. Ce son, distinct du i mais aussi du ı turc, plus latéral, provoque une altération des consonnes fricatives alentours. C'est assez notable, une fois qu'on l'a perçu. Et bien, tout le monde prononce tuchi 'beaucoup', sauf quand ils le lisent écrit tuchɨ et changent alors la prononciation pour coller à l'écrit. Historiquement, c'était bien la deuxième forme, mais plus personne ne la prononce ainsi aujourd'hui.
Deux araignées se rencontrent sur la porte de ma chambre.
Je dois tenter d'éviter cet écueil à nouveau. Je ne vais pas changer fondamentalement le système d'écriture, mais je dois l'arranger pour qu'ils en comprennent les enjeux et surtout les limites. Un alphabet, c'est une possibilité de représenter les sons, mais ce n'est pas parfait. Il n'y a qu'à voir un peu celui du français, ou celui de l'anglais. Il n'y a pas de correspondance exacte, et encore moins lorsque la langue est parlée par une population large. Il existe deux façons de prononcer 'grand' kasu ou kwasu. Que proposer alors comme écriture, la plus réduite ou la plus longue ? En fonction de quoi ? Quelle est la règle, et une fois exprimée que tous les 'k' avant la voyelle 'a' peuvent se prononcer librement 'kw', les gens vont-ils l'accepter ? C'est un défi, pour qui veut écrire une langue. D'autant plus quand on s'aperçoit clairement des conséquences d'actes similaires réalisés par le passé. 
Un crapaud, sur le sol de ma chambre, hier après midi.
Je ne sais pas si je serai à la hauteur. Je sais de toute façon que j'altérerai la langue, ne serait-ce que parce qu'elle est parlée davantage aujourd'hui que pendant ces quinze dernières années. La nouvelle génération apprendra une forme de la langue qui ne sera plus celle de leurs ancêtres, qui aura subie une très forte altération. Mais ça sera néanmoins une langue, une vision du monde et une culture qu'ils maintiendront, si tant est qu'ils continuent à parler cette langue après mon départ.